Le premier, l'Espagnol Diego de Ordaz fait l'ascension du volcan Popocatépetl et du haut de son cratère, à 5 450 mètres d'altitude, il découvre le paysage extraordinaire de la vallée de Mexico, son lac immense, ses jardins flottants, ses villes blanches reliées par des digues. Il y a si longtemps que les soldats de Cortés rêvent de Mexico!», raconte Le Clézio. (Le rêve mexicain, p. 32.) Pour les Aztèques, Mexico-Tenochtitlán était le «nombril de la lune». Une fois le mythe brisé, le lac asséché, le lieu devient le centre de la Nouvelle-Espagne, l'Eldorado de tous les désirs.
De nos jours, les Mexicains l'appellent D.F. (distrito federal) et leur capitale bat un double record: la plus grande agglomération du monde - avec vingt millions d'âmes - et aussi la plus polluée... «C'est par excellence un endroit pour se perdre, remarque Paul Theroux, une métropole affligée de brouillards et de proportions gigantesques; peut-être est-ce pour cela que deux des exilés les plus résolus de ce siècle, Léon Trotski et B. Traven, en firent leur refuge.» (Patagonie Express, p. 70.)
Invité en 1931 par le grand peintre Diego Rivera, Elie Faure y voit pourtant «une ville admirable. Certainement l'une des plus belles du monde, d'une richesse inouïe en arbres, en fleurs, en parcs et jardins, jusqu'à sa plus extrême banlieue, en eaux et fontaines, d'une fort belle et simple architecture, très propre.» (Mon périple, p. 65.) Sept ans plus tard, André Breton y séjourne et rend visite à Trotski. Après avoir qualifié le pays de «terre d'élection de l'humour noir», il s'enthousiasme pour la végétation exubérante, le bestiaire extravagant, les traditions populaires, la peinture de Rivera et de sa maîtresse Frida Kahlo.
De passage à la même époque, Aldous Huxley en revient, lui, dégoûté: «Je ne me suis jamais senti aussi mauvais caractère qu'au cours des semaines que nous passâmes à Mexico. [...] Je n'ai jamais vu tant de gens maigres, maladifs et difformes que dans les quartiers pauvres de la capitale. Comme argument contre notre système économique actuel, Mexico est irréfutable.» (Croisière d'hiver, p. 301.) «Nous sommes passés maîtres dans l'art de dresser des puces», ironise Octavio Paz. Comme lui, la majorité des écrivains mexicains cultivent un rapport haineux et fasciné avec leur capitale. Carlos Fuentes la compare à «une plaie géante, un cratère de pus, la carie de l'univers, la lèpre du monde, le chancre des Amériques, l'hémorroïde des Tropiques»! Elle s'allume et s'éteint comme un arbre de Noël, sans jouets. Les rues entassent «têtes d'âne, pattes de porc, vers de maguey (humidité perpétuelle de la ville, immense bouillon de culture pour oeufs et laitances en tous genres, escamoles, ahuatles, fourmis énervées et prêtes à être consommées), et les rangées d'hommes accroupis en train de dévorer des tacos devant les étals couverts éclairés par des ampoules nues et des moustiquaires». (Le boulevard)
Maurice Dekobra complète cette vision apocalyptique: «La vie humaine au Mexique ne vaut pas plus qu'un frijolito, un petit haricot écrasé.» (Mes tours du monde, p. 162.) Quant à John Hopkins, il ne s'y attarde pas: «La première chose que j'ai faite en arrivant à Mexico, c'est acheter un billet de train pour partir d'ici. Une ville habitée par dix millions de Mexicains ne peut être qu'un endroit complètement fou.» (Carnets d'Amérique du Sud, p. 24.) Est-ce la folie - ou la liberté inhérente - qui attira les Américains en rupture de ban? Steinbeck, Saul Bellow, Tennessee Williams et les écrivains de la Beat Generation s'y sont installés. Mexico inspira des nouvelles à Paul Bowles, Burroughs y écrivit Junkie et Kerouac Docteur Sax, dans une petite cabane en adobe.
«Notre ville commença à être défigurée il y a trente ans, estime Octavio Paz en 1985. Trois forces néfastes se sont liguées pour produire cette ânerie monumentale qu'est la ville de Mexico aujourd'hui.» Ces ennemis ont pour nom centralisme, esprit de lucre des entrepreneurs et mégalomanie des dirigeants. Dans sa démesure, l'ancienne Tenochtitlán des Aztèques ne serait-elle pas, finalement, à l'échelle de l'humanité?
Carnet d'adresses à Mexico Grand Hotel Ciudad
avenida 16 Setiembre
Sur le Zocalo, face à la cathédrale. Le premier bâtiment Art déco du Mexique est fameux pour son vitrail Tiffany.
J.M.G. Le ClézioLe rêve mexicain (Gallimard) Octavio Paz Le labyrinthe de la solitude (Gallimard) Collectif Des nouvelles du Mexique (Métailié)