Lundi 29 octobre
Ils ont atterri ! A 16 heures, heure locale. Bernard Pivot l'a annoncé dès potron-minet avec six tweets en rafale, commençant par un tonitruant "emmenés par leur présidente Edmonde Charles-Roux, 6 académiciens partent ce matin pour Beyrouth et son salon du livre francophone" et s'achevant par un mystique "encore un miracle des deux frères Jules et Edmond". Miracle, peut-être pas, ténacité certainement. Quand, après l'attentat du vendredi précédent, le report du voyage a été évoqué, Edmonde, 92 ans, a été formelle : "On leur a dit oui, on ne se décommande pas." La doyenne de l'Académie, écrivain et nomade dans l'âme, n'est pas fille d'ambassadeur pour rien ! A l'Institut français du Liban, créateur du Salon du livre (avec le concours de la fondation Cedrona et le soutien de L'Orient Littéraire), on en a soupiré d'aise. Voilà des mois que Martine Gillet, la directrice du Bureau du livre de l'Institut s'active, depuis que Tahar Ben Jelloun, de passage à Beyrouth en juin 2011 pour l'anniversaire de l'assassinat de l'écrivain Samir Kassir, a transmis à ses confrères l'idée saugrenue d'annoncer ici, en cette 20e édition, la troisième sélection du prix Goncourt.
C'est dans les années 1970, sous la présidence d'Hervé Bazin, que les académiciens ont attrapé le virus baladeur, comme le souligne Robert Kopp dans son formidable Un siècle de Goncourt (Découvertes Gallimard). La transformation de la Compagnie des Dix en une véritable institution culturelle passe aussi par l'ouverture à la francophonie. En 1973, une délégation part à Lausanne remettre son prix au Suisse Jacques Chessex. En 1974, le jury annonce sa sélection dans le nouveau "salon Goncourt" du Ritz-Carlton de Montréal. Une initiative diversement appréciée. On parle alors de "parisianisme", voire de "colonialisme". Trente-huit ans plus tard, rien de tel ! On applaudit la venue des Six (sont absents Françoise Chandernagor pour raisons de santé, Philippe Claudel en plein tournage et Patrick Rambaud, guère voyageur) dans un Beyrouth sous haute surveillance militaire. Un beau message d'empathie pour le Liban meurtri, et un joli coup de pub. Présent au salon, l'écrivain et membre du Renaudot Jean-Noël Pancrazi, un rien jaloux, s'amuse : "Moi aussi, je vais faire un coup d'éclat, je vais proclamer tout seul le prix Renaudot !"
Mardi 30 octobre
9 h 15, Résidence des Pins. C'est dans la sublime et symbolique demeure de l'ambassadeur de France - la création du Grand Liban fut déclarée ici en 1920 par le général Gouraud - que sont logés les honorables membres du jury, à l'exception de Régis Debray, qui, connaissant tout le monde sur la planète entière, a choisi de faire "chambre" à part. Bernard Pivot et Pierre Assouline conversent joyeusement en attendant les nombreux journalistes libanais venus répercuter la bonne parole. C'est Pivot, Apostrophes et Bouillon de culture obligent, qui remporte la palme des interviews - onze à douze dans la seule journée, plus une invitation à l'émission libanaise équivalente à On n'est pas couché. L'occasion de rappeler qu'il a animé ici, dès 1994, une émission avec un Amin Maalouf très ému, remettant pour la première fois depuis la guerre les pieds sur sa terre natale, puis organisé pas moins de trois dictées ! Pierre Assouline garde, lui, un souvenir plus mitigé de son unique séjour libanais, il y a douze ans, pour sa biographie d'Hergé. "Je signais au Salon à côté de Paulo Coelho. L'auteur de L'Alchimiste était assailli par une multitude de femmes voilées, personne ne s'intéressait à moi." Enquête menée, on s'aperçoit que tous les Goncourt (dans la grande tradition de Roland Dorgelès ?) ont déjà fait leur pèlerinage au pays du Cèdre. La Marseillaise Charles-Roux ("Beyrouth est la banlieue de Marseille, et inversement"), qui a bien connu l'ambassadeur Armand du Chayla ("Un grand homme, un stade porte son nom, c'est dire !"), est ici comme à la maison ; Didier Decoin y a multiplié les visites - quatre salons du livre et deux tournages avec le réalisateur Maroun Bagdadi... 12 h 30 : les portes se referment sur le conclave. Une heure plus tard, après des délibérations, qualifiées par tous "d'animées et vives", quatre noms sortent du chapeau. Par précaution, Marie Dabadie, la secrétaire de l'Académie, envoie immédiatement l'information à l'AFP. Les heureux élus - Patrick Deville, Joël Dicker, Jérôme Ferrari et Linda Lê - connaîtront ainsi leur sort beaucoup plus tôt que d'habitude. Tout comme Bertrand Py, le directeur littéraire d'Actes Sud et éditeur de Ferrari, qui confie en souriant : "J'ai beaucoup parlé avec Pivot hier soir de... football." Après un délicieux déjeuner sur la corniche, au Café d'Orient, baigné par les eaux, le jury part sagement dans un minibus banalisé vers le Salon où, devant l'ambassadeur Patrice Paoli et quelques centaines de francophones, il vante les vertus des quatre ouvrages retenus. Malicieusement, Pivot distribue les tâches. A Debray, le plaidoyer pour Le Sermon sur la chute de Rome, à Decoin la défense de La Vérité sur l'affaire Henry Quebert ("Il a eu le prix de l'Académie française, mais on s'en fiche"), à Assouline Peste & choléra et, à Ben Jelloun, Lame de fond. Mais tous tiendront à dire un mot sur le Dicker. "C'est un signe, non ?", remarque, l'oeil rieur, Assouline. Brouillage de cartes ? Commedia dell'arte ?
Mercredi 31 octobre
Depuis 10 heures, ça débat sec au Salon du livre francophone : à huis clos, sous la férule de la romancière Hyam Yared, 18 étudiants de 13 universités, issus de 5 pays (Egypte, Irak, Liban, Palestine, Syrie - se sont fait représenter, pour cause "d'empêchement", les élèves des universités de Gaza et de Damas), s'étripent pour désigner le lauréat du "Goncourt 2012 - Le choix de l'Orient", premier prix du genre. A l'instar des lycéens de France et des étudiants de Pologne et de Serbie, les jeunes francophones d'Orient se sont emparés des romans sélectionnés par les successeurs des frères Goncourt. Un régal. A 13 heures et quelque, sous le regard ébahi des académiciens (Régis Debray, retenu (?), est absent), le verdict tombe : c'est Mathias Enard, au troisième tour, avec dix voix contre huit à Vassilis Alexakis (bref, deux "expulsés"), qui remporte le prix pour sa Rue des voleurs. Et le "grand jury" d'argumenter, dans un français parfait, le pourquoi de son choix : "La finesse psychologique des personnages, l'approche humaniste de l'auteur, qui place la liberté au-dessus des liens familiaux et religieux, le thème de l'errance...", "On ne veut pas finir par le feu", "Je suis ce que j'ai lu", "On est plus que des Arabes", "La résistance passe par la culture"... Loin des lambris de chez Drouant, les académiciens écoutent, touchés, la clameur de la jeunesse proche-orientale.
Si, comme l'écrivait André Billy en 1969, "la raison d'être des prix littéraires n'est pas de couronner des chefs-d'oeuvre [mais] de porter pour quelques jours la littérature au premier plan d'une actualité faite le reste du temps de politique, de cinéma, de sport" et de guerre, l'échappée libanaise des Goncourt a réussi son coup.
