Ce demi-siècle avait deux ans. Deux journalistes, alors, décidèrent de créer ensemble un hebdomadaire. Ils étaient jeunes, ils s'aimaient, ils appartenaient à une génération qui enrageait. Parce qu'elle avait cru, dans l'ivresse de la Libération, que les lendemains chanteraient, qu'une France nouvelle, tournée vers l'avenir, amoureuse du progrès, fraternelle, se construirait. Mais le pays s'attardait à des nostalgies, s'empêtrait dans les peu glorieux combats de la décolonisation, s'épuisait dans des querelles aussi vieilles que le siècle. Le franc dégringolait aussi vite que les ministères. Le mensonge régnait.
Les deux journalistes, Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber, rêvaient d'un hebdomadaire qui traquerait la vérité et la dirait. Qui chercherait, en donnant la parole aux plus compétents, les chemins de l'avenir. Qui analyserait les vices mais aussi les promesses de la société de communication. La révolution de la machine avait été, pour l'essentiel, une révolution du «mieux-être». La révolution de la culture serait celle du «plus-être», appel au partage, au dialogue, au renouvellement de la société.
Telle fut l'ambition de L'Express, que les deux journalistes finirent par créer, quelques mois plus tard, entourés de familiers. Toute une génération de dépités, mais de dépités audacieux et volontaires, se reconnut dans ce journal, fit son succès. Les temps ont changé. Cependant, la vérité doit toujours être traquée et dite, les voies de l'avenir doivent plus que jamais être explorées et défrichées. Ce journal le fait, comme il l'a fait depuis un demi-siècle. Il n'a pas toujours évité les crises, c'est vrai: il s'agit d'un organisme vivant. Il s'est renouvelé sans cesse, fort heureusement. Et il a, à sa manière, expliqué l'Histoire. Avec l'aide des plus grands esprits, de professionnels qui comptent parmi les meilleurs.
C'est cette histoire, toute chaude, vivante, telle qu'elle fut écrite, chaque semaine, montrée par les photos, analysée, commentée, y compris par des dessinateurs de talent, que raconte un livre que nous avons la faiblesse - mais une faiblesse justifiée - de considérer comme un document exceptionnel: L'Express. L'hebdomadaire de notre histoire. On y trouve rassemblés, dans la forme exacte où ils furent imprimés, accompagnés parfois des publicités qui les entouraient, une sélection de reportages, de débats, d'éditoriaux, d'enquêtes, d'entretiens publiés pendant cinquante ans.
«Il y a des zigotos qui me prennent pour une bille. Les comptes se régleront», déclare à ses intimes de Gaulle au moment de la révélation de l'affaire Ben Barka. C'était dans L'Express. Dans L'Express aussi, Françoise Giroud part en guerre contre les dermatologues qui, aux Entretiens de Bichat, en 1966, prétendent que la pilule enlaidit! Jacques Derogy raconte comment il a retrouvé Touvier. Brassens explique qu'il chante quand les hommes se sont bien emmerdés au travail: «Je m'amène à l'heure de la récréation, et je les fais jouer.» François Mitterrand se dit habité par «l'immense interrogation que la mort représente». L'affaire Hernu éclate. Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d'Elf, se confesse. Et la vie va.
La vie racontée, expliquée par les plus grands. On hésite à citer des noms, car ils sont tous là, ou presque, de Raymond Aron à Pierre Viansson-Ponté. Mais comment ne pas évoquer Mauriac, Camus, Sartre, Hemingway, Revel, Yourcenar, Marcuse, Giono, Malraux? Des textes, des récits, des témoignages que l'on ne trouve nulle part ailleurs.