Faire la une de Time Magazine, pour un auteur de 51 ans, relève du miracle. C'est pourtant ce qui vient d'arriver - fin août - à Jonathan Franzen, la grande révélation américaine de la dernière décennie. A l'occasion de la sortie de son quatrième livre - Freedom, pas encore traduit en français -, il a eu droit à cette formule choc : "Great American Novelist"!
En France, ses deux premiers romans étaient passés inaperçus, puis on a découvert en 2002 les magnifiques Corrections. Et, en 2007, un récit autobiographique (La zone d'inconfort) où, avec pas mal d'autodérision, il parle de son adolescence, de la vente de la maison familiale du Missouri - un véritable déchirement -, de ses parents - mère autoritaire, père renfermé -, de ses séjours dans les camps chrétiens de la Camaraderie, de la découverte des grands romanciers allemands qui allaient lui donner envie d'écrire à son tour, enfermé dans un étroit cagibi de Harlem. "J'ai l'impression que personne n'a mené une vie aussi retranchée que moi, à ce moment-là", se souvient Franzen, en évoquant les affres de l'accouchement littéraire avec, en coulisse, un mariage raté et un père rongé par la maladie d'Alzheimer.
Avant de faire ses gammes de romancier, Franzen a travaillé dans un labo de sismologie à Harvard. Les cataclysmes, il connaît. Pas étonnant que Les corrections soient le récit d'un séisme. Avec un scénario brûlant de rage et d'émotion, quand Franzen nous plonge dans le bourbier de cette famille désormais emblématique, les Lambert, dont il fouille le petit tas de secrets sur plus de sept cents pages. Des pages écrites sur le tranchant du rasoir, dans les soubresauts d'une intrigue qui ne tient qu'à un fil : oui ou non, Enid et Alfred Lambert parviendront-ils à réunir leurs trois enfants dans leur pavillon du Midwest, pour un Noël qui s'annonce calamiteux ? Car ce clan est un nid de névroses et de frustrations : une mère détestable, un père réac et parkinsonien, une fille qui patauge dans "sa bouillie sentimentale", un fils maniaco-dépressif, un autre qui s'acharne à pondre des scénarios ringards... Cinq personnages sacrément détraqués, dans le laminoir des chantages et des vexations, des escarmouches sournoises, de la haine distillée à doses homéopathiques. Les corrections, c'est un remake kafkaïen du malaise made in USA : un terrible réquisitoire contre les familles, sous la plume d'un virtuose de la psychologie qui a secoué l'Amérique avant de faire le tour du monde des traductions.