Pourquoi l'année 1940 est-elle commémorée avec une telle ampleur cette année : déplacement du président de la République à Londres, publication et réédition de nombreux livres, diffusion d'émissions télévisées ? Que célèbre-t-on au juste : la défaite militaire et l'effondrement de la IIIe République ou le sursaut, le 18 juin, annonçant la victoire ?
2010 est, si je puis dire, une "bonne année". Elle accumule les zéros, les chiffres ronds : 2010, 1940 donc, mais aussi 1890, année de la naissance du général de Gaulle, et 1970, celle de sa mort. Autant d'occasions de commémoration, en particulier pour Nicolas Sarkozy, qui sait instrumentaliser l'Histoire. Le président de la République se rendra donc, le 18 juin, au 4 Carlton Garden's, qui fut le siège de la France libre. Il reprendra sans doute à son compte la thèse à nouveau développée par Max Gallo : malgré une terrible défaite, l'espoir pointe très tôt, grâce à l'"Appel" de Charles de Gaulle. Le président pratique l'histoire lisse, sans aspérités qui dérangeraient. Il n'aura pas à parler de Pétain, de la collaboration, des complicités des droites vichyssoises, pas plus qu'il ne l'a fait aux Glières ou lors de la commémoration de l'exécution de Guy Môquet. Il pourra jouer sur la fibre gaulliste, évoquer la Résistance, se montrer rassembleur. Cette année est pain bénit.
En 2010, l'homme de l'année, c'est Charles de Gaulle. Mais en 1940, qui est-ce ?
Le "grand Français" de cette année terrible, c'est bien plutôt Philippe Pétain, le "vainqueur de Verdun", le patriote, l'unificateur, le thaumaturge, l'homme de la paix. De Gaulle, qui entend continuer sa guerre, est un exilé, un rebelle, un diviseur. En dehors des milieux politiques et des cercles militaires, qui connaît l'éphémère sous-secrétaire d'Etat à la Défense nationale ? Personne - ou presque - n'a entendu le discours du 18 juin. Si celui-ci devient un acte fondateur, c'est que, le 27 juin, son auteur est reconnu comme chef des Français libres par Churchill, qui aurait préféré accueillir Reynaud, Mandel ou Blum. Le Premier ministre est lui-même fragile politiquement. Ses adversaires, les partisans des négociations avec Hitler, les tenants de l'appeasement, sont en embuscade. Il n'est pas encore le "lord de la guerre" sacré par le succès de la bataille d'Angleterre.
Vous publiez 1940, l'année noire (Fayard). Il s'agit de la reprise d'un feuilleton paru il y a vingt ans dans Le Monde, mais le texte a été nettement remanié. Pourquoi?
En vingt ans, nous avons beaucoup appris, grâce notamment à la déclassification des archives de cette période, décidée par Lionel Jospin en 1997. L'accès libéral à toutes sortes de documents a favorisé la publication d'un grand nombre d'ouvrages, de travaux novateurs d'universitaires français et étrangers, a aidé des acteurs de cette période, Daniel Cordier, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, à enrichir nos analyses. Je suis donc revenu dans les dépôts d'archives, j'ai complété mes lectures, avant de réécrire entièrement ce feuilleton, dont j'ai gardé le découpage et le style.
A l'issue de ce travail, votre approche de l'année 1940 a dû se modifier. Pouvez-vous en donner des exemples?
Nous connaissons mieux les débuts de la France libre. C'est tout sauf un long fleuve tranquille : une gouvernance plutôt chaotique, l'autoritarisme du Général, ses nombreuses absences de Londres. C'est lui qui fait remplacer, comme indicatif des émissions radiophoniques de la France libre, la devise de nos mairies : "Liberté, Egalité, Fraternité", par celle de nos drapeaux : "Honneur et Patrie". Nous comprenons que l'apolitisme officiel était le faux nez d'un antiparlementarisme classique et reflétait de surcroît la peur de limiter les ralliements de nombre d'officiers penchant nettement à droite. C'est seulement le 15 novembre 1941 que la devise de nos mairies retrouve sa place. Manifeste, également, est le clivage qui s'est très rapidement établi entre les résistants de l'intérieur et les hommes de la France libre, qui se considéraient, voire qui se considèrent toujours, comme une sorte d'aristocratie résistante. Ils tenaient (lisez Alias Caracalla, de Daniel Cordier) les hommes des mouvements de Résistance pour des amateurs inefficaces. Jean Moulin, pour sa part, est encore présenté comme L'homme de la Résistance. Or - et je l'ai déjà écrit en 2003 - Moulin est d'abord l'homme du général de Gaulle, chargé de mettre au pas les mouvements de la Résistance intérieure. Et il en est mort.
Un autre point sur lequel on n'écrit plus aujourd'hui comme hier, c'est le Blitzkrieg...?
Le mythe de la "guerre éclair", titre du livre de l'officier de panzer K.-H. Frieser, devenu historien, a été brisé en 1995. La victoire allemande n'avait rien d'inéluctable. Elle résultait, bien sûr, de la surprise stratégique de l'état-major français, aggravée par ses déficiences tactiques, mais plus encore de la désobéissance des généraux Guderian et Rommel, qui, dans la percée décisive, ont poussé l'avantage quand le haut commandement leur ordonnait d'attendre les soutiens. Rappelons qu'à peine 10 % des divisions allemandes étaient complètement mécanisées (la Wehrmacht mobilisait 200 000 chevaux). Le Blitzkrieg (mécanisation, couplage blindés/avions, vitesse et mouvement) avait été théorisé dans les années 1950, par le Britannique Liddell Hart publiant une histoire militaire en collaboration avec Heinz Guderian. Frieser, lui, constate : "La campagne de France fut un Blitzkrieg improvisé mais réussi, celle contre l'URSS un Blitzkrieg planifié mais raté." Quant à l'armée française, elle s'est bien battue, après la surprise et les paniques de mai. La formule "Neuf mois de belote, six semaines de course à pied" est par trop caricaturale.
Autre surprise : pour vous, l'entrevue entre Hitler et Pétain, à Montoire, le 24 octobre, a été seulement l'amorce de la collaboration d'Etat politique...
Oui. Montoire a été un round d'observation entre deux joueurs de poker menteur. Je comprenais difficilement les propos de Hitler sur la guerre. Le journal de Goebbels fournit un éclairage neuf sur les hésitations du Führer à l'égard de la Grande-Bretagne. Il n'excluait pas un partage : à celle-ci les îles et son empire, au Reich l'Europe continentale. Mais il déclenche la bataille d'Angleterre. Après son échec, il cherche des alliés ; Franco l'éconduit. Or, la France vaincue conserve un empire. A Montoire, Pétain reste à cet égard prudent, comme pour gagner du temps. Six jours plus tard, il prend, seul, sa décision. Pariant sur une victoire du Reich tout en excluant la cobelligérance, soucieux de sa "révolution nationale", il déclare : "J'entre aujourd'hui dans la voie de la collaboration." Mais comment dîner avec le diable sans une longue cuillère ? Car Hitler récusait tout partenariat et a fortiori toute alliance avec la France enfin défaite.
Quelle photo choisiriez-vous pour illustrer votre travail sur cette période?
Une photo de Jean Moulin [ci-contre], lui qui a tenu tête, le 17 juin 1940, dans des conditions dramatiques, à deux reîtres nazis. Malraux, en 1964, faisait de "sa pauvre face informe du dernier jour" le symbole des martyrs et parias de ces années noires. Mais je songe à l'autre visage de cet homme intraitable sur les exigences de la lutte, qui continuait d'aimer la vie, le sport, la peinture, recherchant la compagnie des femmes. Le cliché le montrant en tenue de skieur, à Megève, en janvier 1942, avec une jeune femme dont il était follement amoureux, me touche beaucoup, sans doute par contraste avec la dureté de sa vie à l'époque.