A eux deux, ils pèsent des tonnes. Des tonnes de papier, de livres, et d'espoirs pour leurs éditeurs et les libraires. Un duo de choc en effet que Guillaume Musso et Joël Dicker : le premier, 45 ans, et 18 romans à son actif, n'est autre que le n°1 des ventes en France depuis dix ans ; le second, Suisse de 34 ans, a rejoint son aîné, depuis 2012 et La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, dans le cercle très fermé des millionnaires en exemplaires. Or, ces deux écrivains à suspense publient leur roman en même temps, fin mai. Une conjonction des astres qui n'aurait jamais dû se produire, car L'Enigme de la chambre 622 (de Fallois) de l'Helvète et La vie est un roman (Calmann-Lévy) du Méditerranéen devaient respectivement sortir fin mars et fin avril. Las ! Le confinement et la fermeture des librairies ont joué les trouble-fête, mettant à mal les plans de lancement de deux enjeux de poids (au tirage de plus de 400 000 exemplaires). Déprogrammation, reprogrammation et quelques sueurs froides plus tard, surgit ainsi cette confrontation singulière. Retour sur un scénario dont certains des chapitres ont échappé à leurs maîtres d'oeuvre.
Tout avait commencé "comme d'habitude", avec un "teasing" savamment orchestré. C'est Joël Dicker qui a dégainé le premier sur ses comptes Twitter et Facebook. Publications, le 7 janvier, de la date 25-03-20, le 14, du "chiffre 622", le 20, de la photo d'un jeu d'épreuves, le 23, de la couverture. Le 10 mars, Joël Dicker y croit encore, qui affiche une cage d'escalier grand siècle avec un petit texte : "C'est ici que tout commence... C'est ici qu'ils se retrouvèrent..." Juste le temps aussi de dédicacer mille exemplaires de son volumineux roman à l'intention de la presse et des libraires.
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Guillaume Musso n'est pas en reste. Avec un même art de "l'effeuillage", il égrène les infos à partir du 12 février. Les deux écrivains n'ont rien de geeks, mais tels des agents dormants, ils se réveillent une fois par an ou tous les deux ans. Il est vrai qu'avec leurs milliers d'abonnés (353 000 pour la page Facebook de Musso), il serait dommage de ne pas profiter de telles chambres d'écho. Sauf que le Covid-19 s'est invité...
Des lancements touchés en plein vol
"Honnêtement, on n'a rien vu venir, avoue Dominique Goust, patron des éditions de Fallois. En Suisse, où le roman de Joël Dicker devait paraître un peu plus tôt, on a pu rattraper in extremis les expéditions, et en France, bloquer les livres dans les entrepôts d'Hachette." Il a aussi fallu stopper net les 75 rencontres prévues en librairie. Un vrai crève-coeur pour l'auteur : "Je m'en réjouissais, confie-t-il, c'était un peu la concrétisation du parcours effectué depuis les séances de signature pour mon premier roman lorsque l'on me demandait où était tel ou tel rayon." Et une triple peine puisqu'il devait enchaîner avec des tournées en Espagne et Italie, son roman y étant publié simultanément.
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Plus de sobriété du côté de Calmann-Lévy, où Guillaume Musso, sans pour autant rechigner aux rencontres, a diminué la voilure depuis 2015 et sa paternité. Mais là aussi, il a fallu réagir vite. "Evidemment, cela aurait été plus confortable de le sortir en octobre, mais avec mon éditeur, Philippe Robinet, nous avons décidé de le programmer fin mai, pour faire repartir la machine." Même réflexe aux éditions de Fallois : "On a interrogé une centaine de libraires, ils nous ont tous incités à publier maintenant", explique Joël Dicker.
Leurs livres les plus personnels
Les voilà donc en frontal. Mais qu'on ne s'attende pas à un combat à fleurets mouchetés comme il y en eut entre un Marc Levy et un Guillaume Musso se disputant le titre de l'écrivain le plus lu de France. Les deux auteurs s'apprécient : "J'aime beaucoup Joël, et ses livres, confie Musso. Il est humble, travailleur, père d'un jeune enfant, nous avons des préoccupations similaires." Outre leur appétence pour l'Amérique, ils ont aussi en commun de signer aujourd'hui le livre le plus personnel de leur oeuvre.
Pour Guillaume Musso, il s'agit de mettre en musique nombre de ses interrogations autour de l'écriture, de l'inspiration, des frontières perméables entre vie imaginaire et vie réelle, des postures de l'écrivain, des étiquettes dont on ne peut se défaire. Résultat : un roman aussi vertigineux que dense, exercice de haut vol et d'illusionniste sur les interactions d'un auteur avec ses créatures, le tout sur fond d'énigme autour de la mort mystérieuse d'une fillette, avec moult références littéraires et compagnonnage de ses auteurs fétiches, Simenon, Gary, Kundera, etc.
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Joël Dicker, lui aussi, met en scène un écrivain. Le sien, empêtré dans ses relations sentimentales pour cause d'écriture envahissante, sert essentiellement à rendre un superbe hommage à son éditeur, Bernard de Fallois, décédé à 91 ans en janvier 2018, pour lequel Dicker a une admiration sans bornes. Et pour dérouler son énigme, un meurtre non élucidé dans le milieu d'une grande banque privée, il a choisi, une première !, sa Suisse natale. En réclamant à cor et à cri ces deux romans à pirouettes et retournements, les libraires espèrent bien sauver en partie leur saison. Epilogue à venir...
