Comme toujours dans les bons livres, tout est dit dès l'incipit : "Ceci n'est pas un film." Il ne s'agit donc pas ici du découpage du film, pas plus que de son bonus, le "making of" (en bon grec : la genèse) de cette entreprise un peu folle. C'est un livre en soi, quelque chose d'assez monstrueux et de prodigieusement jouissif, à l'échelle du modèle. Sfar s'est plongé dans Gainsbourg comme dans un océan d'histoires vraies et moins vraies, mais toutes authentiquement gainsbouriennes : le destin hors normes d'un gamin de Paris, fils d'un pianiste russe, étoilé par les nazis, attiré par les femmes et la peinture, puis par la chanson et les femmes. On sent bien que Sfar s'identifie à plus d'un titre avec Lucien Ginsburg - y compris dans l'"impureté" de son choix de la BD, analogique à celui de la chanson. Il a eu l'idée, dans ce biopic, de l'irruption d'une entité dessinée, la "Gueule", double radical de Serge - "ce n'est pas le Mal, c'est cette voix qui réduit à néant les inhibitions". Il ajoute dans sa potion magique des croquis de toutes sortes, entre Pascin et Klezmer. Bref, un beau foutoir, chaleureux et coloré, une oeuvre marquante dans la bibliographie fleuve de notre artiste prolifique - on parle ici de Sfar -, ce garçon propre sur lui qui cache son jeu, et on laisse les lecteurs méditer sur cet échange entre des journalistes et le héros, allongé sur son lit d'hôpital, un pied dans la tombe : "Et vous comptez changer votre mode de vie ? - Bien entendu. Maintenant, je m'aperçois que chaque minute compte... Je crois que je vais augmenter ma consommation d'alcool et de cigarettes."