Pour le biographe de Talleyrand et Fouché, auteur de l'excellent Juger la Reine (Tallandier), livre d'histoire en forme de plaidoyer romanesque pour Marie-Antoinette décapitée, il était évidemment inenvisageable de mettre à profit le temps du confinement pour se plonger dans "des romans à thèse, où il y a de la morale". Enfermé dans un bureau "tout bleu" dans l'ouest de la France dans lequel il a écrit un livre sur Stendhal, J'ai tant vu le soleil, qui vient de paraître chez Gallimard, Emmanuel de Waresquiel a préféré faire vagabonder son esprit dans la campagne anglaise du Sussex grâce à la lecture de La Dame en blanc, "un roman anglais écrit au XIXe siècle par un auteur peu connu William Wilkie Collins mais qui a inspiré toute une ribambelle d'autres, Thomas Hardy, Henri James, Edgar Poe".
L'Express : Pouvez-vous décrire l'endroit où vous avez lu durant cette période de confinement ?
Emmanuel de Waresquiel : Je lis et j'écris dans le bureau de mon père qui est aujourd'hui le mien, à la campagne, un bureau tout bleu, trop encombré de souvenirs. Le paysage entre par la fenêtre, de ces paysages de l'ouest de la France, un peu trop mou, tendre, vert électrique. Un paysage de carte postale agricole avec des vaches et une rivière aussi paresseuse que mes journées. Un paysage de silences et de paupières closes. On lit très bien dans ce genre d'endroit même si je peux lire n'importe où, dans les bus ou le métro ou dans la rue quand je suis à Paris. Je lis aussi la nuit dans ma chambre. Hier, il y avait un gros orage, un vrai spectacle pyrotechnique, le ciel était rouge, et puis jaune et puis bleu. Je préfère de loin les éclairs aux épidémies.
Que lisez-vous en ce moment?
En matière de lecture, je n'ai pas encore dépassé le stade de l'adolescence, je lis à peu près tout ce qui me tombe sous la main, au hasard. Je ne sais pas d'où m'est venu le livre que je viens de terminer, un cadeau ou du fond de ma bibliothèque. C'est un roman anglais écrit au XIXe siècle par un auteur peu connu, William Wilkie Collins, mais qui a inspiré toute une ribambelle d'autres, Thomas Hardy, Henri James, Edgar Poe. Son titre : La Dame en blanc.
Ça se passe vers 1850 dans une campagne anglaise du Sussex. On y trouve un manoir, des sapins, un lac très sombre et quelques fantômes. Deux demi-soeurs ne savent pas qu'elles le sont. Elles se ressemblent et se font manipuler par un lord machiavélique toujours à court d'argent. La première, la plus riche, est envoyée à l'asile sous l'identité de la seconde, et la seconde finit par mourir de peur. Mais le méchant lord aussi meurt brûlé vif dans une sacristie. Dommage pour l'héritage. Je passe sur beaucoup d'autres péripéties. Cela tient du roman policier, du roman noir et même gothique et va à toute vitesse.
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Du coup, je me suis remis à Thomas Hardy et lis Jude the Obscure, son meilleur roman à mon avis avec Tess d'Uberville. Les histoires victoriennes de fatalité sociale et de déchéance inéluctable vont bien, je trouve, à la période que nous vivons, même si on nous promet d'en sortir ce dont je doute.
Le classique que vous aimeriez lire si vous deviez rester confiné?
Confiné, c'est vraiment un sale mot ou un mot sale. Je préfère enfermé ou solitaire. Mais lit-on autrement ? Quand au classique que j'aimerais lire, je n'en ai aucune idée puisque je ne l'ai pas lu. De ceux sans doute dont je connais déjà l'auteur - c'est mon côté aventurier - un Dostoïevski ou un Nabokov.
Celui que vous aimeriez relire?
Je relis rarement les romans, seulement la poésie. Apollinaire, Cadou et quelques autres. Apollinaire m'est très présent en ce moment, d'abord parce qu'il m'accompagne depuis des années et que je connais pas mal de ses vers par coeur, ensuite parce que mon ami François Sureau est en train d'écrire sur lui et que je lis son manuscrit, magnifique. Donc je relis "Alcools". Un alliage absolument merveilleux de fantaisie, de nostalgie, de liberté et de vie. Par éclats et par fragments. J'ai toujours le sentiment que c'est écrit au petit bonheur la chance, sans prévenir, à la billebaude (c'est un tort) et la musique de ses vers me tient presque lieu d'oreille interne. "C'est la maclotte qui sautille/Toutes les cloches sonneront/quand donc reviendrez vous Marie".
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Celui que vous déconseillez fortement ?
Tous les livres et les romans à thèse, où il y a de la morale, où l'on cherche à me persuader de quelque chose. J'aime bien être un peu tenu par la main quand je lis, mais à condition de ne pas sentir la laisse et pourvu qu'on me fasse entrer dans le labyrinthe. Du coup, et je réponds en même temps à votre dernière question, je n'aime pas Camus. En plus, je trouve qu'il écrit mal.
Quel essai pourrait, selon vous, être utile aux lecteurs en cette période de crise ?
Mon préféré de Giono : Le Hussard sur le toit. Angelo descend tout droit de Fabrice del Dongo le héros La Chartreuse de Parme. Voilà des personnages qui se fichent carrément de tout, pour qui la vie est ailleurs et que les circonstances n'atteignent pas.
Angelo n'a peur de rien. Il se balade dans le Midi de la France, en 1832, en plein choléra, et il tombe amoureux de Pauline de Théus. Fabrice n'a rien vu de la bataille de Waterloo. Il rêve de bataille et d'action et les batailles le déçoivent. Le bonheur est dans l'attente et dans l'enfermement. Ce n'est qu'au dernier étage de la tour Farnèse à Parme qu'il devient fou de Clélia. On est forcément chevaleresque quand on n'a pour soi que ses rêves.
Quel livre, qui vous a marqué enfant, recommandez-vous chaudement aux parents désireux d'occuper leur progéniture ?
N'importe quel roman de pirates ou de flibustes. Des récits d'aventure. Les livres de Joseph Conrad ou de Ford Madox Ford. Romance par exemple (L'Aventure en traduction française) dont je n'ai pas oublié une ligne et qui raconte les tribulations d'un jeune anglais embarqué au début du XIXe siècle sur un corsaire dans les Iles Caraïbes.
Il tombe amoureux, il est fait prisonnier, il manque de mourir, et il passe son temps à se demander si par hasard il ne serait pas dans un roman. J'adorais enfant les livres de chasse au trésor. Le Scarabée d'or de Poe est mon préféré. On part en voyage et on ne sait pas quand on rentrera. Ce sont peut-être eux qui ont déterminé ma vocation d'historien.
La Peste de Camus ou L'amour aux temps du choléra de Gabriel García Márquez ?
La Peste, j'ai dit un peu vite ce que j'en pensais. Quant à Márquez, je n'ai lu que "Cent ans de solitude". Ses personnages aussi (Aureliano, Amaranta) sont enfermés dans l'espace et le temps. Les choses qui les affectent sont toutes irréelles et viennent de loin. Ils vivent leur vie comme une prophétie. Heureusement, ils ne le savent pas.
