Voilà douze ans qu'Elisabeth Badinter s'est attaquée aux Passions intellectuelles, une trilogie dont paraît aujourd'hui le deuxième volume, Exigence de dignité (1751-1762). Douze années de bonheur durant lesquelles elle n'a jamais trouvé le temps long ni la tâche harassante. Pendant qu'elle sillonnait l'Europe pour aller consulter les archives des bibliothèques, elle avait l'impression de vivre dans l'intimité de ses personnages comme s'il s'agissait d'amis proches. Elle songeait à cette époque des Lumières où les femmes avaient du pouvoir, et les intellectuels, de grands combats à mener.

Elisabeth Badinter habite avec son mari un très bel immeuble surplombant le jardin du Luxembourg à Paris. «J'ai toujours rêvé de vivre ici, et lorsque Jacqueline de Romilly a vendu cet appartement, en 1972, nous l'avons acheté. Pourtant, nos premiers temps dans ce lieu ne furent pas très joyeux, car c'était quelques jours avant l'exécution de Bontemps. Chaque soir, nous redoutions le téléphone qui préviendrait Robert que ce serait pour la nuit suivante.» Mais revenons à la philosophe et à sa passion pour le XVIIIe siècle. Ce ne sont pas les objets en soi qui l'intéressent, mais plutôt ce qu'ils représentent. Ainsi ce buste de Condorcet sur lequel elle a écrit un livre avec Robert Badinter. Ou ce portrait d'Edouard Vaillant, son arrière-grand-père maternel, qui fut ministre de l'Education nationale et ami de Jaurès. «Quant à ce tableau représentant Louis XVI, je l'ai acheté à une vente à Drouot. Il était tellement sale que les enchères ont baissé! Il n'a probablement aucune valeur mais il me plaît.» Sur un autre mur, Robert Badinter, en souvenir de son ministère de la Justice, collectionne tous les sceaux de France. Et sur une petite table est posé un couple de porcelaine, «une horreur, une copie d'une copie du début du siècle mais qui me vient de la famille de mon père. Ils étaient arrivés de Pologne sans rien. Et pour eux, cet objet représentait le comble de l'art. J'y tiens beaucoup.»

Les anciennes chambres de leurs trois enfants ont été transformées en bureau pour le sénateur. Quant à Elisabeth, c'est en haut d'un escalier en colimaçon qu'elle a installé son repaire. «Une journaliste m'a dit l'autre jour: ''Mais c'est le Bronx chez vous"», s'amuse-t-elle. C'est vrai qu'il y a un fichu désordre! Les rayons de la bibliothèque plient sous le poids des livres. Livres qui ne sont pas classés par ordre alphabétique mais selon leur arrivée dans le bureau. «Cela rend toute recherche impossible. Il n'est pas rare que je doive racheter un ouvrage parce que je ne le retrouve pas.» Il y a ici tout ce qu'on peut lire sur le féminisme, des ouvrages de philosophie, les correspondances de Voltaire et de Rousseau. Aux murs, beaucoup de photos de famille, mais aussi une image de Mme d'Epinay et une gravure de Mme du Châtelet, héroïnes de son livre Emilie, Emilie. «J'ai découvert le XVIIIe siècle en année de terminale. Ce rationalisme des Lumières me convenait si bien et la gaieté que dégageait cette époque me ravissait. Je me souviens aussi d'avoir été enchantée par Rousseau.»

En 1978, Elisabeth Badinter publie Les remontrances de Malesherbes. «Je voue une reconnaissance éternelle à Christian Bourgois qui a édité ce texte.» Deux ans plus tard, alors que ses enfants sont encore petits, elle écrit L'amour en plus, l'essai qui la rend célèbre. «Le point central de mon analyse sur les femmes se situe au XVIIIe siècle. Il fut négatif pour elles sur un certain plan. C'est à cette période que l'on invente cette espèce de discours culpabilisateur sur leurs responsabilités. Mais c'est la première fois également que l'on note un discours féministe, discours qui disparaîtra au siècle suivant.»

Consacrer une partie de sa vie à cette époque, effectuer un travail de fourmi, passer ses vacances plongée dans des lectures qui n'ont rien de léger, n'a pas l'air de lui peser. «Je me sens chez moi dans ce siècle. Je trouve ses personnages raffinés, pas bégueules. Ils me sont proches et font partie de ma vie.» A travers cette trilogie, Elisabeth Badinter s'attache avant tout aux hommes et aux femmes qui ont façonné le XVIIIe. «Je me suis efforcée de retrouver les ressorts psychologiques de chacun. Et je me suis aperçue qu'à partir du moment où l'on évolue devant l'opinion publique, les passions l'emportent sur tout. On retrouve d'ailleurs les mêmes sentiments, les mêmes bassesses, les mêmes coups de pied dans les jambes qu'aujourd'hui!»

Alors que nous sommes assises dans un canapé, entre le carton vide d'une imprimante, l'ordinateur qui lui facilite ses recherches grâce à Internet et une sculpture offerte par Niki de Saint Phalle il y a quinze ans, Elisabeth Badinter démontre que malgré sa passion pour l'Histoire elle est pleinement de son époque. En témoigne son combat pour le sort des femmes afghanes mené il y a quelques mois. «Comme tout le monde, il m'arrive d'être indignée. Et parfois, lorsque je vois qu'il ne se passe vraiment rien, je me dis que si je possède un minuscule pouvoir, c'est celui d'écrire un article sur un sujet qui me tient à c?ur.» De se battre pour une cause, comme Voltaire il y a plus de deux siècles. «Il n'était pas d'usage à l'époque qu'un philosophe prenne la tête d'une croisade. Il l'a fait dans l'affaire Calas, il s'est mobilisé pendant des mois, a écrit des centaines de lettres pour essayer de réveiller l'opinion publique sur le sort d'un homme condamné à tort. Voltaire est le fondateur de l'intellectuel engagé.» Et nous voilà revenus aux Lumières!