Place Gaillon, Paris, 2e arrondissement, 12h30. Une forêt de micros et de caméras a déjà envahi le hall du restaurant Drouant. Les journalistes sont à touche touche mais l'ambiance reste bon enfant. 12h45. On a beau se hisser sur la pointe des pieds, impossible d'avoir une prise de vue correcte de l'escalier d'où descend Didier Decoin, secrétaire général du prix Goncourt, pour annoncer le nom du nouveau lauréat, Jérôme Ferrari. Didier Decoin est suivi de son homologue du prix Renaudot, Georges-Olivier Chateaureynaud. "Plus fort!", leur intime-t-on comme chaque année. "Je n'ai rien entendu", se plaint un confrère. "C'est qui le Renaudot ?", interroge un autre [NDLR Scholastique Mukasonga].

13h. Les mêmes micros et les mêmes caméras se pressent à l'étage, devant la porte fermée du salon n°15 où le jury Goncourt vient de délibérer et d'où Philippe Claudel, 10e couvert, s'est prestement éclipsé - à cause du tournage de son film. Un gentil cerbère nous en interdit l'entrée. Apparemment, il faut attendre l'arrivée de Jérôme Ferrari.

Au bout de vingt minutes, sa voiture débarque enfin place Gaillon, aussitôt prise d'assaut par d'autres micros et d'autres caméras. C'est l'émeute. Les noms d'oiseaux fusent entre journalistes, le lauréat est assailli et son éditrice Françoise Nyssen, directrice d'Actes Sud, joue les gardes du corps. Une touriste asiatique porte sa main à la bouche, sidérée par tant d'hystérie. Là-haut, on fait toujours le pied-de-grue. Quand les portes du salon Goncourt s'ouvrent enfin, la horde méditiatique s'engouffre comme un seul homme. C'est une bousculade indescriptible, rappelant 2010, lorsque Houellebecq avait été primé. On se fait écraser, le fil de notre micro est arraché, impossible de tenir correctement notre petite caméra. Les photographes sont les plus acharnés. Ils trustent le premier rang, jouent des coudes sans manières, hurlant des "Jérôme ! Jérôme ! Ici, plus à droite ! Montrez le livre !". Les flashs crépitent sans temps mort. On se croirait au festival de Cannes.

Autour de la table, les jurés patientent. Régis Debray, assis juste à côté du lauréat, reste impassible. Bernard Pivot affiche un air amusé. Françoise Chandernagor papote avec Françoise Nyssen. Pierre Assouline immortalise la scène avec son iPhone. On se retrouve coincée entre Didier Decoin et Patrick Rambaud, qu'on arrive tant bien que mal à interviewer : "Chacun de nous s'est prononcé en toute liberté, sans tenir compte ni du prix de l'Académie française attribué à Joël Dicker, ni du Femina qui a couronné Patrick Deville", assure l'auteur des Chroniques du règne de Nicolas Ier, qui confie sans ambage avoir voté pour Peste & Choléra.

Au bout d'un quart d'heure, la pression n'est toujours pas retombée, impossible de se mouvoir d'un centimètre. La chaleur est étouffante, les tableaux accrochés au mur tanguent. Certains confrères se montrent presque hargneux. Edmonde Charles-Roux, la présidente, reçoit carrément un coup derrière la tête. La très blonde Marie Dabadie, secrétaire de l'Académie Goncourt, n'en peut plus et siffle la fin de la partie, enjoignant à tout le monde d'évacuer la salle. On ne se fait pas prier. Tout le reste n'est que, ou plutôt est surtout, littérature...