En cette fin d'année, le romancier mexicain Carlos Fuentes est à l'honneur avec deux ouvrages que publient les Editions de L'Herne. L'un est un essai sur Cervantès, publié à Mexico en 1976 puis réédité en 1994, qui reprend, en les remaniant, des conférences et une série d'articles de l'écrivain; l'autre, un Cahier de L'Herne rassemblant, des études, des hommages, des correspondances, des textes de l'écrivain lui-même.
S'il s'agit donc de deux ouvrages quelque peu austères, le plaisir n'en est pas pour autant absent, loin de là. Un essai sur la nouveauté du Don Quichotte dans la littérature espagnole et des hommages d'universitaires à l'un des grands écrivains de la seconde moitié du XXe siècle ne sont en rien contradictoires avec le plaisir. Un plaisir redoublé parce que, s'interrogeant sur l'?uvre de Cervantès, Fuentes reste un conteur. Son énumération des hérésies qui minèrent les fondements de l'ordre médiéval, leur présentation enchantent comme une séquence de Luis Buñuel. Jamais il ne lasse quand il étudie la fin de ce qu'il appelle la «lecture univoque du monde» propre à l'épopée médiévale. Jamais il ne pose au cuistre spécialiste de Cervantès. Il est avant tout un créateur n'ayant cessé, sa vie durant, de s'abreuver à cette ?uvre: «Cervantès, a-t-il dit un jour, est l'écrivain qui m'a le plus marqué et influencé dans mon travail littéraire. Je lis Don Quichotte chaque année à Pâques pour retourner aux sources de la langue espagnole.»
Aussi, s'aventurant sur les chemins de l'histoire politique, littéraire, religieuse, Fuentes le fait toujours en romancier. Ce statut, il le revendique comme un atout qui fait défaut à l'historien de métier. «Le roman, écrit-il à son ami William Styron, peut encore dire ce que l'histoire passe sous silence, le roman peut encore présenter l'histoire à contre-image et à contre-langage, et faire de nous des individus non pas moins mais plus historiques. L'histoire laissée au soin des professeurs est incapable d'organiser sa propre imagination; elle s'appuie sur une chronologie mortelle.»
L'essai sur Cervantès est donc à lire essentiellement comme le livre d'un Fuentes soucieux de faire, mieux que toute théorie, l'éloge du pluralisme. Sa curiosité pour les hérésies qui bouillonnaient «derrière la façade unifiée de l'Eglise» nous confirme qu'il a toujours cherché dans les marges des histoires officielles la légitimation de son goût profond pour ce que l'on pourrait appeler les insoumissions créatrices. C'est à ce pluralisme qu'il aura été notamment sensible dans sa rencontre avec Malraux, à qui il fait crédit d'avoir «ouvert grand les portes de cette vieille forteresse arrogante qu'est la civilisation occidentale pour faire entrer la contamination de l'autre, de l'étranger».