Comment expliquer le succès de l'exposition sur l'Enfer de la BNF? Avec la rétrospective consacrée à Cartier-Bresson, c'est celle qui a connu la plus grande affluence dans ces lieux, soit 80 000 visiteurs. Certains jours, il était plus difficile d'y apercevoir une gravure grivoise que La Joconde au Louvre! La dimension sulfureuse y était rendue acceptable par le contexte, très institutionnel. Le cadre officiel désinhibe...

On y a découvert que nombre d'auteurs classiques s'étaient adonnés à la littérature X... C'est vrai de l'Arétin à Hoffmanstahl, en passant par La Fontaine ou Apollinaire. Réussir un livre érotique constitue la prouesse littéraire par excellence. Il s'agit de sublimer par le style l'acte peut-être le plus animal de l'humanité. Un grand auteur érotique est celui qui, par sa langue, parviendra à emmener son lecteur dans une sexualité qui n'est pas la sienne et à lui mettre le feu aux joues. Ce n'est pas un hasard si certains de ces livres sont nés d'un défi entre gens de lettres.

Par exemple? En 1833, l'année où il publie Les Caprices de Marianne, un soir de beuverie, le doux Alfred de Musset, qui a le sang vif, fait un pari avec quelques amis: c'est à celui qui, en quarante-huit heures, livrera l'ouvrage le plus cochon. C'est ainsi qu'il écrit Gamiani ou Deux nuits d'excès. C'est également à la suite d'un pari que Maupassant se lance dans A la feuille de rose, maison turque, l'histoire d'un couple de Normands qui confond un bordel avec un hôtel. La pièce ne sera représentée - clandestinement - que deux fois, en 1875, mise en scène par l'auteur, devant un parterre où, au milieu de femmes cachées derrière leurs loups, on reconnaît Tourgueniev, Daudet, Flaubert et les Goncourt, qui en repartiront outrés. Mais la pièce ne sera publiée pour la première fois qu'en 1945.

Pourquoi ces auteurs refusent-ils souvent d'endosser la paternité de leurs textes licencieux? Rappelons tout de même que Claude Le Petit, poète du xviie siècle, a fini sur le bûcher pour avoir écrit des textes libertins aux dépens de la famille royale! Longtemps, on a risqué le bannissement ou la prison pour ce type d'écrits, même si, contrairement à ce que l'on croit fréquemment, les nombreux séjours de Sade derrière les barreaux avaient pour origine non pas ses oeuvres littéraires, mais des délits de droit commun. Au xxe siècle, les auteurs se cachent souvent pour préserver leur réputation: Pierre Mac Orlan a publié une quinzaine de romans dits «de flagellation», mais sous pseudonyme, ce qui ne l'empêchera donc pas de recevoir la Légion d'honneur. Louis Aragon niera jusqu'à sa mort être l'auteur du Con d'Irène, car ce texte sulfureux semblait peu compatible avec la doxa communiste. Mieux valait mettre en avant Les Yeux d'Elsa...

La littérature érotique vaut-elle avant tout par la transgression qu'elle incarne ou a-t-elle produit des chefs-d'oeuvre? Dès qu'un livre sulfureux atteint une certaine qualité, comme par miracle, on a tendance à le sortir du ghetto érotique et à le ranger dans la littérature «libertine». C'est le cas pour La Religieuse ou Les Bijoux indiscrets, de Diderot, par exemple. Pourtant, il existe d'innombrables chefs-d'oeuvre du genre, réconciliant désir et littérature: Mémoires d'une chanteuse allemande, dont l'auteur est anonyme, Histoire de l'oeil, de Georges Bataille, et même Les Onze Mille Verges, d'Apollinaire.

Cette littérature a souvent été vendue sous le manteau. Oui, y compris dans les endroits les plus inattendus. Au début du xviiie siècle, quel était le lieu rassemblant le plus de lettrés disposant d'argent pour acquérir des livres? La cour, bien sûr! Et le parc du château de Versailles était le théâtre de nombreuses ventes sous le manteau, au point qu'un scandale éclata lorsque fut retrouvé un ouvrage licencieux dans la chambre d'une fille de Louis XV. L'un des censeurs royaux de la cour éditait d'ailleurs lui-même des écrits de cette nature à Londres... Mais il faut savoir que l'on continue encore aujourd'hui à vendre des oeuvres sous le manteau: ainsi, des textes assez «chauds» de Léautaud ou de Jouhandeau, que les ayants droit ne tiennent pas particulièrement à voir reproduits, sont diffusés à quelques exemplaires par des bibliophiles avertis. Ces éditeurs perpétuent, à leur manière, la tradition des grands «passeurs» de la littérature érotique, tels qu'ont pu l'être Apollinaire (on lui doit le premier catalogue de l'Enfer de la BN et la célèbre série des Maîtres de l'amour), Pascal Pia, Jean-Jacques Pauvert ou Régine Deforges.

La censure existe-t-elle encore, aujourd'hui? Depuis 1857, année où Flaubert, pour Madame Bovary, et Baudelaire, pour Les Fleurs du mal, furent poursuivis pour incitation à la débauche, les choses, fort heureusement, ont évolué. Certes, il existe toujours une censure a priori, en vertu de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, qui peut interdire l'affichage et l'exposition en librairie de certaines oeuvres, ce qui équivaut à une condamnation de fait. Georges Bataille et William Burroughs ont été victimes de ce dispositif. Mais ces décisions sont de plus en plus rares. En revanche, des ouvrages sont régulièrement poursuivis par des associations après leur publication, pour «message à caractère pornographique». Ce fut le cas d'Il entrerait dans la légende, de Louis Skorecki (éd. Léo Scheer), qui mettait en scène un tueur pédophile, dont l'auteur fut condamné à six mois de prison avec sursis et 20 000 euros d'amende, avant d'être finalement relaxé en appel. Mais personne n'a jugé bon de poursuivre La Vie sexuelle de Catherine M., par Catherine Millet, qui fut pourtant un immense succès de librairie.

Justement, les livres érotiques font-ils la fortune de leurs auteurs? Je ne connais que deux véritables best-sellers: Histoire d'O et Emmanuelle. Par le passé, il y eut des succès, mais les éditions pirates pullulaient, dans la mesure où aucun auteur ou éditeur n'allait prendre le risque de revendiquer la paternité de tels ouvrages devant les tribunaux...

Existe-t-il encore des îlots de résistance à cette littérature? Oui: l'université. On y est encore très frileux. Tel spécialiste de Stendhal, par exemple, n'appréciera que très modérément de se voir rappeler que son grand homme a aussi publié un Traité du viol. L'édition du Journal du voleur, de Jean Genet, en Folio, est ainsi expurgée de quelques passages hard. Pourtant, le même éditeur accueille sur papier bible, en Pléiade, les oeuvres du terrible marquis de Sade...

(1) Emmanuel Pierrat a publié Le Livre des livres érotiques, Chêne, 2007.