Dans une interview accordée à L'Express, le ministre de la Culture, Franck Riester, conclut ainsi : "Après tout, Sade est bien disponible dans nombre de bibliothèques..." Sous-entendrait-il que sa présence serait une anomalie ? Un danger ? Emprisonné environ vingt-sept ans sous tous les régimes (monarchie, république, consulat et empire), le marquis est indispensable pour comprendre les terribles passions humaines, tout en étant une boussole qui indique les chemins ardus de la liberté.
"Pendant onze années de captivité, [...] agonise un homme, naît un écrivain", constate Simone de Beauvoir (dans Faut-il brûler Sade ?). Si les fantasmes ont pris le pas sur la réalité, il faut tout de suite rappeler que Sade a été emprisonné pour blasphème et sodomie, et qu'il a sacrifié son corps (et ses plaisirs) à la littérature pour sauver sa peau. C'est l'écrivain Sade qui s'adresse à nous et non l'homme. Ainsi, l'oeuvre de Sade est à l'exact opposé du journal intime. Il est l'anti-Matzneff.
Sacro-saint témoignage
L'imagination et la fiction sont progressivement mises à mal aujourd'hui, remplacées par la sacralité du témoignage. Pire, la fiction, qui consiste à se mettre dans la peau et la tête de l'Autre, est soumise à méfiance et au crime "d'appropriation culturelle", provoquant une autocensure qui nous éloigne chaque jour un peu plus de la littérature. Pourtant, l'imaginaire, qui a fonction de mise à nu du réel, ne peut se suffire d'une simple description, aussi précise soit-elle, ni se nourrir de bons sentiments et d'exhortation à la bienveillance.
Sade, en repoussant les limites de la littérature, accompli le travail de catharsis pour nous, lecteurs : "[...] qui sait l'abject en lui évite le plus souvent de le mettre en action. Sade, entre ses murs, comprend l'universalité du sadisme", nous précise Stéphanie Genand (dans Sade). En résumé, Sade déchire le voile qui couvre la vérité avec les dents de la fiction. C'est sanglant. Cela salit. Mais cela permet de voir les terminaisons nerveuses, de disséquer la chair, de contempler les muscles à vif, de faire travailler l'imaginaire, indispensable à l'équilibre psychique.
L'imagination au service de la déraison
Maurice Berger, pédopsychiatre et psychanalyste en centre éducatif renforcé, nous apprend que les patients dont il s'occupe n'ont jamais appris, dans l'enfance, à faire semblant ; ils ne savent jouer qu'en vrai. "Ces adolescents ne comprennent pas le mot 'rêvasser'. [...] Dans ce contexte, détruire, comme frapper, est le jeu de ceux qui n'ont pas d'imagination."
Cette imagination, Sade la met au service de la déraison, s'attaquant à toute forme de sacré qui limite la liberté et produit du préjugé : Dieu, le clergé, les institutions, la monarchie, la famille. Se laisser traverser par Sade, c'est abandonner ses illusions et accepter sa monstrueuse humanité, comme le clame si justement Diderot : "On tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage : on est dédouané de la perte de son innocence par celle de ses préjugés." Sade commet ainsi l'impardonnable : d'abord, en bousillant toute forme de hiérarchie sur laquelle repose l'Ancien Régime (et bientôt la Terreur) ; puis, en introduisant la passion destructrice au coeur du siècle de la Raison progressiste ; enfin, en libérant les femmes.
Sade et les féministes
"Les féministes auraient mieux dû lire Sade", écrit Annie Le Brun (dans Soudain un bloc d'abîme, Sade.), car il n'est pas une héroïne sadienne qui ne soit le corps de la liberté. Des historiennes des 120 journées de Sodome à l'incroyable Juliette qui a tant fasciné Apollinaire, en passant par Mme de Saint-Ange, la Durand ou la Delbène, elles sont porteuses de savoir. Sade détruit la prison des femmes en leur offrant des personnages puissants qui accouchent d'idées, de réflexions et de fantasmes. Car il n'est pas question de différence sexuelle chez Sade, mais de tempérament.
Contemporain de la Révolution, Sade est le seul à avoir immédiatement compris que les Lumières étaient un outil pour le meilleur et une idéologie pour le pire. Il est condamné à la peine de mort en 1794 pour... modération politique, avant d'être libéré. Incarcéré à Charenton de 1803 jusqu'à son décès, en 1814, Sade l'irréductible échappe à la folie qui le guette en dirigeant le théâtre de l'asile, avec le soutien de son directeur, François Simonet de Coulmiers. De répétitions en spectacles, jusqu'à son dernier souffle, il use de la sublimation que permet la fiction en mettant en scène des internés qui survivent et revivent grâce à la force unique de l'imaginaire.
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