Quel est le livre qui a compté pour vous?

Minima Moralia d'Adorno, magnifique fresque en fragments du vingtième siècle. Et puis aussi  À la recherche du temps perdu que j'écoute religieusement maintenant le soir  pour m'endormir (Les voix de Dussolier ou de Lonsdale ont remplacé la voix maternelle qui régnait sur  mon sommeil, quand j'étais enfant... ). Ces deux livres forment une espèce de dyptique pour moi : ils parlent d'un temps qui ne sera plus, de l'entrée dans le monde moderne et je ne sais pas si, en fait, nous sommes complètement entrés dans ce monde-là et si l'horreur n'est pas précisément de devoir y entrer à nouveau, sans cesse.

Quel est l'auteur qui a compté pour vous?

Hervé Guibert. Sans aucune hésitation. J'ai une admiration infinie pour son écriture et puis c'est un écrivain courageux, qui n'a peur de rien. Avec lui, la littérature s'est battue avec la mort. Il est de ma génération, de la génération sida qu'il décrit si bien, si cruellement. Et puis il était très beau. Il aimerait que l'on dise encore cela de lui... Alors, je le fais...

Quel est le lecteur qui a compté pour vous?

Il s'appelait Pierre A. Larocque. Il était metteur en scène à Montréal. J'étais étudiante, j'avais écrit une critique dans la revue Spirale pour une de ses pièces. Il m'a  envoyé une lettre pour me dire que mes mots lui avaient plu, que malgré le silence qu'on réservait à son oeuvre, il avait été heureux, grâce à moi. Je  garde cette lettre sur moi qui me dit encore: "Tu vois, il y a quelqu'un à l'autre bout de la ligne."

Quel est l'évènement qui a compté pour vous?

Le débarquement de Normandie, le 6 juin 1944. Je suis pourtant née en 1961...  Mais je l'ai vécu et revécu dans les mots de ma famille.  J'y étais ... Enfant, quand j'allais en France, avec ma famille, nous faisions la tournée des cimetières des soldats canadiens, anglais ou américains.  Je juge donc depuis toujours les évenements contemporains à l'aune du Débarquement.  Cela ne donne pas toujours des rapprochements heureux, mais c'est comme ça.

Comment écrivez-vous?

N'importe où : dans mon lit, sur la table de cuisine, dans la voiture  (je ne conduis pas...), en voyage, chez moi, chez les autres. N'importe quand : dès que j'ai  vingt minutes. N'importe comment : avec une plume, dans un carnet,  avec un crayon, sur une feuille qui traîne dans mon sac ou encore directement sur mon ordinateur.  L'idéal se serait d'avoir un rituel très tôt le matin, à mon bureau, devant mon clavier. J'y arrive parfois, mais la plupart du temps, je dois voler les mots au passage.

Pourquoi écrivez-vous?

Je ne sais pas. Je dis toujours que cela ne durera pas, que je n'en aurai pas envie plus tard.  Pour l'instant, j'écris  de façon très égoïste. Pour me faire signe. Pour voir si je suis là. Je frappe à ma propre porte et tant mieux si je me dérange.