Non, les lecteurs ne sont pas une espèce en voie de ringardisation! Voi -là ce que répète depuis plusieurs décennies Alberto Manguel, ce rat de bibliothèque qui décrocha le prix Médicis essai avec Une histoire de la lecture, en 1998.

Il revient à sa vieille obsession dans Le Voyageur & la Tour, profonde méditation sur cette alchimie miraculeuse qui consiste à ouvrir un livre et à s'y blottir de longues heures en tournant le dos à la réalité, pour mieux la comprendre et la déchiffrer.

"Notre espèce est la seule pour qui le monde semble composé de récits", écrit Manguel avant de démontrer que la lecture n'est pas un outil démodé, "à la traîne du troupeau galopant", mais qu'elle est au contraire une inégalable "cartographie" où "nous nous informons du monde en le ré-imaginant, en le mettant en mots et en rejouant à travers ces mots notre expérience".

Et, pour esquisser le portrait idéal de ce qu'il appelle le "citoyen lecteur", l'auteur du Nouvel Eloge de la folie interroge tous les pionniers en la matière, de Dante à Flaubert et à Tolstoï en passant par Don Quichotte.

Et qu'elle tienne du voyage intérieur, de la quête spirituelle, de l'exercice d'érudition ou de la simple évasion, la lecture semble aujourd'hui plus indispensable que jamais, poursuit Manguel. Parce qu'elle nous invite, face à la déferlante numérique, à ralentir le cours du temps "pour que nous soyons conscients de nous-mêmes, de notre passage en ce monde et de notre passage entre les pages d'un livre".

Celui de Manguel est précieux : un vibrant plaidoyer qui redonne tout son sens à la fameuse injonction de Flaubert : "Lisez pour vivre!"