En général, sauf perversion particulière, on ne se rue guère, en librairie, sur les recueils de conférences d'un barbu érudit. Mais, quand ledit barbu se nomme Alberto Manguel et parle du pouvoir de l'imaginaire comme d'un des remèdes aux maux de nos sociétés modernes, alors cela change tout. Il suffit, en effet, d'ouvrir au hasard une page de sa Cité des mots, et c'est tout de suite l'aventure, le départ d'un excitant jeu de piste plein de digressions, de citations, de réflexions, loin des poncifs habituellement délivrés par le fretin du prêt-à-penser.

Formé à l'école de Borges - l'aveugle visionnaire à qui, adolescent, il faisait la lecture - Manguel, expert en labyrinthes et en bibliothèques, propose donc à un monde sans boussole non de transformer le capitalisme, mais de se reconstruire avec les mythes, ces fondations sur lesquelles ont reposé la plupart des grandes constructions humaines. Si la thèse n'est pas neuve, la démonstration l'est. Lisant les thèmes d'actualité - racisme, globalisation, identité... - sous le prisme d'auteurs aussi divers que Virgile, Cervantès, London, Döblin... mais aussi de conteurs inconnus, Manguel pose des questions essentielles: «Qu'est-ce que "chez nous"?»; ou bien: «Comment vivre ensemble?» Le meilleur moyen de garder la tête froide étant de se rafraîchir la mémoire, l'auteur sème mille histoires ou anecdotes montrant comment l'homme a souvent dû, par le passé, construire ses réalités sur ses rêves. Ou périr. Ce qu'Horace résumait déjà, il y a deux mille ans, par ces vers: «Vaines leurs manigances, vain le sang versé/ Faute d'un poète, les voilà morts.»