Les scandales sexuels visant l'Église catholique, en France et dans le monde, se multiplient. Les dénonciations de pédophilie conduisent à de nombreux procès, en Argentine (l'évêque Gustavo Oscar Zanchetta), aux États-Unis (le cardinal Theodore McCarrick) ou en Allemagne, avec 3700 enfants victimes, et partout ailleurs. La France est également concernée : l'ambassadeur du Pape à Paris, le prélat italien Monseigneur Luigi Ventura, est visé par une affaire d'attouchements sexuels.
Et depuis le 7 janvier, le cardinal Philippe Barbarin et cinq autres responsables de l'Église française sont jugées pour non-dénonciation d'agression sexuelle. Ils ont volontairement caché les agissements du prêtre Bernard Preynat sur de jeunes scouts. Devant la gravité de la situation, le pape François organise à Rome une réunion de la dernière chance. Du jeudi 21 au dimanche 24 février, le Saint-Père convoque la hiérarchie épiscopale venue des quatre coins de la planète. Stefano Montefiori, correspondant à Paris du Corriere della Sera, décrypte ce séisme au sein du monde catholique. Entretien.
L'Express :Quel regard portez-vous sur le sommet qu'organise le Pape au Vatican, pour tenter de mettre un terme aux problèmes d'abus sexuels et de pédophilie qui frappent l'Église ?
Stefano Montefiori : Le Pape François tente quelque chose d'absolument inédit dans l'Histoire de l'Église et concernant un sujet pareil, aussi grave et important. Il faut dire qu'il est un peu différent de ses prédécesseurs. S'il présente ses excuses aux victimes et montre sa compassion au nom de l'Église, le Pape Benoît XVI avait déjà fait aussi un mea culpa. Ce qui est nouveau, c'est que le Pape François essaye vraiment d'aller au fond des problèmes. C'est sans doute son mérite à lui. Il faut dire que l'époque a changé, c'est de plus en plus difficile de taire ce type de scandales.
La parole se libère-t-elle davantage, au sein même de l'Église ?
Je ne sais pas si le Pape François est obligé de le faire ou s'il a envie lui-même d'essayer de faire évoluer vraiment l'Église sur ces questions terribles. En tous les cas, oui, les choses ont changé : reconnaître avoir commis de graves erreurs ne suffit plus. Il faut aujourd'hui aller plus loin et ne plus tolérer les coupables au sein de la hiérarchie. Pour la première fois dans l'histoire de l'Église catholique, le pape a donc défroqué un cardinal, l'américain Theodore McCarrick, accusé d'abus sexuels. Cette punition est un signal fort. De même pour l'ambassadeur du pape à Paris, chargé des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et les autorités de la France, qui est poursuivi pour attouchement sexuel.
Ces scandales accablants, qui frappent les esprits, soulignent-ils de façon plus générale l'hypocrisie et le silence ?
Toutes ces affaires sont terribles pour l'image de l'Église, qui tient en effet un double langage, le summum de l'hypocrisie ! Les témoignages sont sans équivoque pour dénoncer ces abus. D'un côté, la doctrine officielle de l'Église condamne l'homosexualité. De l'autre côté, cette homosexualité est largement pratiquée au Vatican. Il faut rappeler que le nonce apostolique en France, actuellement visé par une enquête pour agressions sexuelles, est précisément celui-là même qui avait fortement opposé à François Hollande son refus de voir le Président de la République française nommer Laurent Stefanini comme ambassadeur de France au Vatican, sous prétexte que ce diplomate était homosexuel.
Comment réagit actuellement l'opinion publique italienne ?
À Rome, la presse italienne s'empare de ces affaires. Mais la population voit d'un bon oeil l'initiative du pape François. Sa démarche est saluée. Comme tout le monde, les Italiens ont toujours pensé qu'il fallait séparer, d'un côté, la doctrine immuable de l'Église immortelle et, d'un autre côté, les hommes de cette même Église, qui sont des pêcheurs comme tous les autres, et qui ne sont pas au-dessus des failles de l'humanité. C'est l'attitude générale. Mais le problème, c'est l'accumulation actuelle des scandales, qui se sont multipliés dernièrement. Le projet du Pape François arrive au bon moment.
Vous pensez que le Pape ne prend pas les choses à la légère ?
Oui, le pape François bénéficie d'une image positive, celle d'une personnalité religieuse intègre et honnête. À l'occasion de plusieurs déjeuners officiels, il a pris position et a fait des déclarations fortes contre la double vie et le double langage de l'Église. En Italie, on a l'impression qu'il veut sincèrement réduire le fossé au coeur de l'Église, entre ce qui est prononcé et ce qui est pratiqué. Mais ce n'est pas gagné, réussira-t-il à aller au bout de sa bataille ? Rien n'est moins sûr car il a beaucoup d'ennemis et d'adversaires au sein même du Vatican.
L'initiative salutaire du souverain pontife - briser la loi du silence et dénoncer les ravages de l'omerta -, ne risque-t-elle pas d'aggraver une cassure au sein de l'Église, entre progressistes et traditionalistes ?
L'Église catholique est en effet contrainte de répondre sur son incohérence même. L'Église risque de payer cher ses difficultés à se remettre en question, en tout cas pendant des décennies. Et si cela est en train d'arriver, il se peut qu'un schisme émerge au sein de cette religion, en France et un peu partout ailleurs, entre les progressistes et ceux qui sont plus durs. Comme pendant le Mariage pour tous en France ! La remise en question produit une fragilité qui peut conduire certains fidèles à s'éloigner.
Les catholiques traditionalistes liés à la doctrine classique de l'Église sont perplexes devant l'éventualité de concessions. Ils sont méfiants vis-à-vis du discours : "Si une personne est gay, qui suis-je pour juger ?". Les homosexuels ne doivent pas être rejetés à cause de leur orientation sexuelle, mais intégrés à la société, avait dit le pape François dans un avion qui le ramenait au Vatican après les Journées mondiales de la Jeunesse au Brésil. Les intégristes ne sont pas en accord avec sa vision.
On peut donc s'attendre à une confrontation assez dure au sein même de l'Église ?
Oui, dans les prochaines années, il va y avoir une lutte forte entre ceux qui désirent plus d'honnêteté et demandent une ouverture de l'Église, contre ceux qui veulent absolument garder l'image classique et traditionnelle de l'Église. De toute façon, étant donné la situation actuelle, le Pape François est mis au défi de donner une réponse globale à tous les scandales qui frappent aujourd'hui l'Église.
Que pensez-vous de la sortie du livre-enquête Sodoma de notre confrère Frédéric Martel, qui dénonce l'existence d'un "système gay", hypocrite et secret, au sein du Clergé ?
Sa démarche est intéressante. Martel ne s'attache pas à des personnalités singulières de l'Église, pour dénoncer l'outing ou le coming out caché de tel ou tel en particulier. Mais il essaye plutôt de s'attaquer au système, pour montrer que l'homosexualité au Vatican n'est pas marginale ou accessoire. Et les prélats qui tiennent les discours homophobes les plus virulents sont souvent ceux qui, en privé, sont des homosexuels cachés. La tentative du livre est de montrer, en effet, que cela ne concerne pas une petite minorité, au sein des hommes d'Église du Vatican, mais une large majorité. Et cela a également une conséquence directe sur la doctrine de l'Église. Quel paradoxe : alors que les dogmes en matière de sexualité sont sévères et stricts, comme la condamnation de l'usage du préservatif, l'Église tolèrerait en son sein cardinaux et prêtres qui ne respecteraient pas l'obligation de la chasteté.
En France, l'affaire Barbarin n'est pas terminée sur le plan judiciaire, mais est adaptée au cinéma dans le film Grâce à Dieu de François Ozon, qui relate les actes pédophiles du prêtre lyonnais couvert par Barbarin...
Ce qui me frappe c'est que le cardinal Barbarin, au coeur de ce scandale, n'a jamais bien compris, depuis le début de l'affaire, pourquoi et de quoi on l'accusait. Dans ces maladresses de langage par exemple. Le titre du film, "Grâce à Dieu", est d'ailleurs une citation d'une phrase hallucinante que le cardinal Barbarin en conférence de presse : "Grâce à Dieu, les faits sont prescrits." Barbarin est l'exemple même de ces hommes d'Église qui n'ont pas compris la gravité des faits, et l'importance de ce qui leur est reproché. Ils n'ont pas conscience que la société n'est plus disposée aujourd'hui à tolérer ce genre d'abus. Il représente bien ce décalage entre une Église qui est, parfois, peine à s'ouvrir et à être à l'écoute du monde, et la société réelle. Cela ne veut pas dire que toute l'Église est comme cela, mais qu'une partie de l'Église a longtemps été renfermée. Elle a suivi ses propres règles, et les responsables ont été trop négligents. Maintenant, elle doit avoir une compréhension plus importante de tout le reste de la société. C'est d'ailleurs le sens et le but du pape François, jésuite et soucieux d'agir dans la société.
