Sale temps pour Jean-Michel Blanquer. Non seulement les protocoles qu'il a mis en place pour gérer le Covid dans les établissements scolaires sont contestés sur le fond, mais la forme ne passe pas. Ses équipes éducatives avaient déjà été ulcérées d'être informées la veille pour le lendemain, obligeant le Premier ministre à intervenir à la télévision. Désormais, c'est le fait que la décision ait été prise depuis Ibiza qui ajoute à la polémique. A l'heure du télétravail, la situation n'a certes rien d'illégale ni de problématique en elle-même, mais en politique, il est des cas où les symboles font désordre.
Ce que l'on sait moins, c'est que ce n'est pas la première fois que le ministre de l'Education nationale est ainsi désavoué. En fin d'année dernière, il avait dû avaler son chapeau sur une question qui lui tient pourtant à coeur, celle de l'enseignement des langues régionales, un dossier désormais géré directement à Matignon.
Reprenons les faits. Le 8 avril 2021 est votée une loi sur le sujet - la première depuis soixante-dix ans ! -, à l'initiative d'un député breton, Paul Molac (Libertés et Territoires). Jean-Michel Blanquer s'est pourtant battu contre le texte, mais rien n'y a fait : il est alors spectaculairement désavoué par les propres troupes de La République en marche. Et ce sur un score sans appel : 247 voix pour, 76 contre et 19 abstentions.
Qu'à cela ne tienne : le ministre téléguide aussitôt une acrobatique saisine du Conseil constitutionnel (1) qui aboutira à une victoire à la Pyrrhus. La haute juridiction juge bel et bien contraire à la loi fondamentale "l'enseignement immersif" en langues régionales (où l'essentiel des cours est donné en basque, en breton, en occitan, etc.), mais la décision débouche sur des manifestations importantes - et ce, à quelques jours des élections départementales et régionales... Dans une société désormais totalement francophone, l'opinion comprend mal cet acharnement contre des langues aujourd'hui menacées de disparition. Et ce d'autant moins que les élèves de ces écoles obtiennent de meilleurs résultats que les autres, y compris en français, selon les propres évaluations du ministère de l'Education nationale ! Résultat : le président de la République désavoue son ministre, affiche son soutien à la diversité culturelle, et confie le sujet à Jean Castex.
C'est peu dire que le Premier ministre en a une tout autre approche. Dans sa bonne ville de Prades (Pyrénées-Orientales), il a lui-même soutenu une... école immersive en catalan - une langue qu'il parle d'ailleurs régulièrement, et plutôt bien, à en croire les connaisseurs. De plus, en tant qu'énarque et ancien membre des Républicains, il est bien placé pour savoir que l'on peut aimer et pratiquer une langue régionale sans verser dans un quelconque communautarisme, contrairement à ce dont Jean-Michel Blanquer semble persuadé.
"Castex a eu gain de cause"
Dès lors, l'orientation change du tout au tout. "A la rentrée, Matignon a imposé au ministère de l'Education nationale l'ouverture de nouvelles écoles immersives au Pays basque, en Corse et en Bretagne", se souvient Jean-Louis Blénet, coprésident de la confédération des calendretas (les écoles immersives en occitan) et président de l'Institut supérieur des langues de la République française. C'est à Matignon encore que, le 15 septembre 2021, sont reçus sous l'autorité de Jean Castex les acteurs de l'enseignement des langues régionales. A ses côtés, Jean-Michel Blanquer semble effacé. Un participant se souvient : "Il était évident qu'il y avait eu un affrontement entre eux, mais que le Premier ministre avait eu gain de cause et imposé sa volonté. C'est lui qui, ce jour-là, a effectué tous les arbitrages décisifs."
En décembre, enfin, Jean-Michel Blanquer subit un nouvel affront. Certes, c'est bien lui qui publie dans le bulletin officiel de son ministère la nouvelle circulaire sur le dossier, censée clore le débat. A ceci près que le texte prend le contrepied de ses propres déclarations lors des débats au Parlement. "L'école doit rester un creuset républicain et cela passe par le fait de parler un même langage", soutenait le ministre devant les députés ? Désormais, la méthode "immersive" est considérée comme "une stratégie possible d'apprentissage de l'enseignement bilingue", pourvu qu'à la fin de leur scolarité, les élèves maîtrisent correctement le français et la langue régionale de leur choix.
Que pense de tout cela Emmanuel Macron ? Sans réelle conviction en la matière, il est surtout excédé par les maladresses de son ministre. Déjà, au printemps dernier, l'émotion née de la censure de la loi Molac avait coïncidé avec un fiasco pour ses troupes lors des élections départementales et régionales qui avaient suivi. Il va sans dire que le chef de l'Etat n'a aucune intention de renouveler l'expérience lors de la présidentielle.
(1) Il a été prouvé qu'au mépris de la séparation des pouvoirs, le texte a été rédigé par son propre cabinet pour le compte des parlementaires.
