L'aventure était attractive, un peu téméraire, déjà vécue par des collègues, au Théâtre Marigny, à Paris, en mars 2011 (Replay Blessures, un spectacle signé Arnaud Viviant et Pierre Mikaïloff). Mais Gaëtan Roussel avait toute légitimité pour re-créer sur scène le quatrième album d'Alain Bashung, co-écrit avec Serge Gainsbourg, en 1982. De remuer le couteau dans le play (blessures), bien sûr. C'est lui qui a réalisé et signé en grande partie Bleu Pétrole, le dernier album du chanteur de Gaby, oh Gaby.
La douceur inquiète et l'esprit d'expérimentation de l'ex-leader de Louise Attaque, accompagné notamment par Benjamin Lebeau (The Shoes) aux arrangements et aux machines, ont enveloppé l'entreprise d'une élégance classieuse. Un voile de distance respectueuse s'est posé - au sens propre - entre le groupe d'un soir (deux en l'occurence) et le public presque intimidé de voir ressurgir sur scène l'ombre d'un dernier géant du rock français quatre ans après sa disparition. Gaëtan Roussel s'est effacé jusque dans sa voix aux inflexions si particulières, reprenant parfois les intonations sombres d'Alain Bashung, sans le mimer, sans le trahir. Les musiciens reconstituaient, question look, le puzzle Bashung: chapeau ici, lunettes noires là...
Play blessures s'est déroulé d'un trait, voyage immobile cérébral, sexuel, sombre, tendu et nébuleux en terres bashunguiennes, pendant que le rideau de brume se zébrait de projections d'images trépidantes - éclairs, quadrillages, volutes de fumée. Le concert donné dans la pénombre jusqu'au dernier titre de l'album, s'est achevé - voile levé - par Résidents de la République, entonné à deux guitares. Revisité trente et un ans après, Play Blessures a ravivé ce goût de de métal froid. Les basses expressives, le tournis des machines insufflant aux morceaux à la fois un côté menaçant, mécanique, étouffant. Et des pulsations jungle sensuelles. Une respiration, celle de la liberté de la cold wave, l'électro d'aujourd'hui dansant sur les années 1980. C'est dans Lavabo que Bashung chantait : "Apprends ton play-back/Play blessures." Gaétan Roussel s'est emparé en toute humilité, de ces cicatrices existentielles pour les faire siennes.
La Coursive. Grand Théâtre. La Rochelle. Le 14 juillet.
