Une phrase ouvre le chemin de la comparaison. "Il en a été de même en Sierra Leone, au Liberia (Small Boys Unit), au Liban, au Mali (Ansar Dine), au Sri Lanka (les enfants Tigres tamouls), en Syrie (les lionceaux du califat ou les katibas "Achbal al-Khilafat"), en République démocratique du Congo (l'UPC), en Centrafrique et en Ouganda (Mouvement du Saint-Esprit, puis Armée de résistance du Seigneur), et maintenant dans le Mexique des narcotrafiquants..." A quoi Denis Crouzet, professeur à l'université Paris-Sorbonne, fait-il référence ? L'historien, spécialiste du XVIe siècle, nous parle de l'utilisation des enfants à des fins de croisade, religieuse ou belliciste.

Le cas qu'il analyse avec beaucoup de finesse dans Les Enfants bourreaux au temps des guerres de Religion (Albin Michel) nous renvoie à un passé plus lointain, dans lequel les adultes professant la foi catholique envoyaient les gosses démembrer des cadavres de protestants.

Dans ce travail aussi savant que passionnant, le chercheur a voulu comprendre comment la pureté enfantine, ou du moins l'image que la société de l'époque s'en faisait, pouvait se transformer en abomination. Comment l'endoctrinement parvenait à s'insinuer au plus profond de l'esprit des très jeunes. "Tout se passe comme si les petits enfants des villes françaises des années 1560-1572 se donnaient la mission de combattre des hérétiques infiltrés désormais au milieu du peuple et de faire de l'espace vicié par leur haine du vrai Dieu l'instrument de leur châtiment."

Les relais de la fureur divine

Pour Denis Crouzet, ce "surgissement de haine sacrée" est un phénomène endogène aux guerres de religion et non un épiphénomène. Il relate ainsi la lapidation et la mise au bûcher de François du Mas à Toulon, en 1562, par un groupe d'enfants dont le propre fils de la victime. Il évoque les agressions répétées sur le cadavre de Coligny lors de la Saint-Barthélemy, en 1572, ou sur le corps d'un pendu à Provins, quelques semaines après le décès. "Les petits enfants ont été considérés comme le sens de l'histoire pour ces catholiques du temps des troubles de religion qui refusaient toute cohabitation avec des protestants jugés disciples de Satan", écrit-il.

Denis Crouzet montre comment "l'enfance écrit sur les corps hérétiques un imaginaire prophétique". Il fait en quelque sorte la grammaire et la syntaxe gestuelle d'une fureur extrême, divine, dont les enfants sont le relais. "Il y a une obligation absolue de violence parce que Dieu veut la violence. C'est la mission des petits enfants, qu'ils assument rituellement, de rappeler cette obligation dans des saynètes dramatiquement sanglantes." La brutalité, la démesure de ces gamins manipulés au XVIe siècle se retrouve chez ceux qui ont participé au génocide des Tutsis au Rwanda. La mise en évidence, au travers des âges, de l'exploitation des enfants, est la grande force de cette enquête exemplaire.