Timbuktu a remporté pas moins de sept César. Il y a quelques mois, son réalisateur Abderrahmane Sissako commentait les scènes-clefs de son film dans nos colonnes.
Comment raconter ces villes qui tombent sous le joug de djihadistes détruisant tout souffle de liberté? Comment montrer d'autres images que celles qui tournent sur les chaînes d'info? À ces questions, Abderrahmane Sissako répond en trois temps: le cinéma, l'humour et la poésie.
1. La famille
Cette image symbolise la vie. Les sourires de cette famille touareg signifient que la beauté triomphera. C'est ce que je voulais raconter dans Timbuktu, mais j'ai changé en cours de route le fil conducteur du film. En effet, cette famille n'était pas présente dans le scénario initial. Elle n'est arrivée qu'après la libération de la ville de Tombouctou du joug djihadiste, lorsque j'ai appris qu'un Touareg, pour avoir tué un pêcheur, avait été exécuté sur la place publique après un simulacre de procès. Un geste par lequel les djihadistes entendaient montrer qu'ils étaient là pour rendre la justice et que celle-ci était la même pour tous. Une posture évidemment contredite par la suite...
C'est une autre tragédie qui, plus tôt, m'avait donné le déclic pour Timbuktu : la lapidation d'un couple, à Aguelhok, au Mali, en juillet 2012, par l'Aqmi, au simple motif qu'il avait eu des enfants hors mariage. L'indifférence du monde face à ce geste d'horreur m'avait choqué. On parle tous les jours des otages français, américains ou britanniques ce qui est, évidemment, légitime mais on oublie les 200 000 personnes prises en otage au quotidien.
À travers Timbuktu, je veux montrer que l'Islam constitue la première victime de ces exactions dont sont responsables les fanatiques. Quand le cinéma américain s'empare de ce sujet, les films, vite vus et vite oubliés, sont plus simplistes et plus spectaculaires. Ma démarche se situe à l'opposé.
2. Le combat
Ce plan me rappelle cet étudiant se dressant devant les chars sur la place Tian'anmen, en 1989 : résister coûte que coûte. Cette femme n'a peur de personne, elle n'est pas armée mais fait face. Une image forte inspirée de faits réels mais que j'ai voulu traiter ici par le biais de la fiction. Car le récit documentaire dans un pays occupé, où la parole n'est pas libre, me paraît impossible. Sinon, je serais un simple envoyé spécial forcé de rester à la surface des choses. La fiction est capable d'aller plus loin grâce au symbole.
3. Un match de foot
Ce moment me ramène très loin, à mon film de fin d'études à l'Institut fédéral d'État du cinéma de Moscou. Il a pour titre Le jeu et met en scène des enfants jouant à la guerre. Et, en le voyant, mon directeur de mémoire a dit : "Si ce garçon ne devient pas cinéaste, il sera chorégraphe." Ces mots résonnent encore aujourd'hui car cet homme, que je connaissais finalement peu, avait lu en moi. Je rêvais alors secrètement de devenir chorégraphe et n'en avais parlé à personne... Dans Timbuktu, j'ai imaginé ce match de football sans ballon comme un ballet, pour tenter de matérialiser l'interdit.
À mes yeux, le rôle du cinéma n'est pas de dire les choses mais de les faire vivre. De créer une émotion qui n'a de sens que si le spectateur s'en empare. Mais quand j'ai écrit cette scène, je ne pensais pas qu'elle mènerait aussi loin. J'ai tourné avec deux caméras une sur travelling, une autre pour les gros plans de détails et j'ai tout de suite senti la magie poétique qui se déployait sous mes yeux. Aux acteurs, je n'ai donné aucune indication. Quand l'entraîneur a sifflé le début du match, ils ont vraiment joué ensemble. Sans balle. Pourtant, ils se faisaient des passes et tiraient au but. C'était une véritable danse.
4. Le tribunal
S'en prendre à une école est le symbole de l'obscurantisme, à l'image de Boko Haram kidnappant des lycéennes nigériennes. On détruit la connaissance qu'on remplace par la violence et la peur. Mais j'ai voulu une mise en scène apaisée. Sans colère. C'est aussi la direction que j'ai donnée à ceux qui jouent les djihadistes : "Ne pensez pas que ces gens-là gesticulent, hurlent ou filent des coups de pieds.
Tout est tranquille." Y compris dans cette parodie de tribunal, où les armes sont toujours à portée de main. Je tenais à montrer ces djihadistes comme des bras cassés, car l'humour constitue un élément essentiel de mon film. Je n'ai jamais été dans un camp de concentration mais je suis sûr, qu'un jour, des rires ont dû s'échapper de ces lieux de mort, comme des rayons de vie. Ce qui se produit toujours au coeur des tragédies les plus inhumaines. I
5. La résistante
Cette scène n'était pas dans le scénario. Entre la fin de l'écriture et le tournage, Tombouctou avait été libéré. Je me suis alors rendu sur place pour écouter les gens qui avaient vécu l'occupation et enrichir mon film. Un journaliste m'a expliqué que la résistance n'avait pas toujours été pacifique. Il m'a donné l'exemple d'une vendeuse de poisson,
Tina, qui s'était tellement révoltée que personne ne pensait qu'elle s'en sortirait vivante. Je suis allé à sa rencontre pour écouter son histoire : "Mon père gagnait sa vie en allant chercher du bois et en enterrant les morts, m'a-t-elle confié. Tout ce qui nous a nourris a toujours été gagné honnêtement. Je suis musulmane mais j'ai dit aux djihadistes qu'ils n'étaient pas plus musulmans que moi, vendeuse de poissons." Alors j'ai intégré son récit au film.
6. Le drame
Ce fut sans conteste la scène la plus bouleversante à tourner. Les larmes de cette comédienne ne sont pas feintes et, après le clap, l'ensemble des figurantes sont allées la voir. Avant que, moi-même, je la serre dans mes bras. C'est une amie, une chanteuse malienne qui, au moment de la prise de Tombouctou, s'est battue au péril de sa vie... Quand elle a su que je réalisais ce film, elle a voulu à tout prix en faire partie.
Ce fut pour moi une évidence de lui confier ce rôle de résistante. À travers elle, je montre que le mal ne peut pas triompher. Sous les coups, les cris se transforment en un chant que rien ne peut arrêter.
