Bradley Cooper dans American Sniper. Regard aiguisé. Glacial. Trogne épaisse mangée de barbe, silhouette massive. Portrait craché du vrai Chris Kyle, le tireur d'élite des Navy SEAL, qu'il incarne, surnommé "la légende" pendant le conflit irakien. "Au fond de moi, je ne croyais pas du tout être le bon acteur pour l'interpréter, avoue-t-il dans Deadline. Ce Texan de 105 kilos, nourri au boeuf, né à Odessa... Je trouvais que Chris Pratt, lui, aurait été parfait." Bradley comptait seulement produire le film. Et puis, le personnage l'a grignoté chaque jour un peu plus, jusqu'à s'emparer de ses nuits. Le rôle était pour lui, Clint Eastwood était d'accord. Il a pris 20 kilos de muscles et une sacrée gueule d'acteur. Il était temps.

Un guignol de plus

Quinze ans qu'il campe l'andouille de service, le tombeur de ces dames ou le passe-plat. Du talent, remarquez. Il porte les bigoudis roses comme personne (American Bluff), se relève d'une cuite carabinée le poitrail avantageux (Very Bad Trip), frise l'Oscar en bipolaire sapé de sac-poubelle (Happiness Therapy). "Je ne suis ni assez beau ni assez quelconque pour avoir de grands rôles", répète-t-il dans les médias.

Le problème est purement capillaire. Sans barbe et le tif ratiboisé, il a les oreilles en chou et le menton en babouche. Plus ordinaire, tu pleures. Exemple en images : The Place Beyond the Pines, de Derek Cianfrance. Limite moche, il est génial en flic ripou. La toison gluante façon tue-mouches qu'il affichait en 2011 dans Limitless, de Neil Burger, tenait déjà de la performance. Sous le gras, on y voyait mieux l'acteur. Mais il y était vite rafistolé en play-boy, et dans le film de Cianfrance, on ne retient que Ryan Gosling. "Je n'ai jamais joué un personnage aussi complexe que dans ce film", jure-t-il à l'époque. Sans blague.

C'est qu'avant 2011, il n'est qu'un guignol de plus à Hollywood. Trop blonds les cheveux, trop bleus les yeux. On pourrait l'intituler "le syndrome Matthew McConaughey". Lui, il a fallu un William Friedkin pour l'imaginer en assassin vicelard dans Killer Joe. Jusque-là, il faisait plutôt surfeur dans la vie. Le cinéma l'avait surtout réduit à des bagatelles où il carambolait de l'actrice. Rangé des fariboles, Boucles d'or a d'un coup viré comédien pleine peau.

À 42 ans. Pour Bradley Cooper, l'affaire est plus compliquée. Il est joli, tout en poils. Et gentil. Une sorte de double peine, à Hollywood. Il le reconnaît à longueur d'entretiens : "À chaque fois que je sortais d'une audition, les directeurs de casting disaient à mon agent : "Il est vraiment adorable. Il n'a pas d'aspérité, mais il est délicieux. J'ai été ravi de le rencontrer." Qu'est-ce que je pouvais y faire ?"

Devenir psychopathe, rigolo, intello, alcoolo, mégalo ou carrément beau, comme tout le monde, mon gars. Là, il y a de l'Oscar en barre, du Golden Globe à gogo. Mais un gentil, ça laisse pantois, ça n'inspire pas de chefs-d'oeuvre. Au mieux, ça se refourgue dans une comédie. C'est tellement décoratif.

Fini de rigoler

Même les journalistes de presse écrite se cassent les dents sur Bradley Cooper. Ils le trouvent serviable, poli et charmant. Sous-entendu : c'est Babar, coiffé par Dessange. Allez trousser un bon papier avec ça. En interview, les acteurs se montrent souvent obligeants. Colin Farrell rote au-dessus de son pack de Budweiser, Russell Crowe jette des téléphones au mur et Hugh Jackman, homme exquis mais effroyablement distrait, s'asperge la braguette de thé bouillant. Au moins, il y a des choses à écrire.

Bradley Cooper, lui, ouvre les portes, sert le pinard et offre le meilleur canapé après avoir tapoté les coussins. Tout juste s'il ne passe pas la serpillière dans la pièce. "Il vous regarde et hoche la tête comme si vous lui racontiez une histoire passionnante", note une reporter du magazine Esquire. Il est désespérant. Par chance, Derek Cianfrance et David O. Russell ne s'y sont pas trompé. Ils ont deviné le tragédien derrière le masque de l'enjôleur. Sans eux, on peut parier que Cooper n'aurait jamais eu le culot de jouer un sniper mythique sous la direction de Clint Eastwood. Il aurait eu tort : il est absolument saisissant. Les prochains Oscars l'ont dans le viseur, catégorie meilleur acteur. Fini de rire.