Coup de coeur

Les quelques mots du dernier poème écrit par Raymond Carver ouvrent le film. Ils disent le besoin de se sentir aimé. L'essence même de Birdman. L'amour, tous les humains y aspirent. Les acteurs plus que les autres, adulés pour ce qu'ils prétendent être, arc-boutés sur l'illusion d'être chéris pour eux-mêmes. "Tu as toujours confondu l'amour et l'admiration", balance son ex-épouse à Riggan. Tout est là. Riggan Thomas a connu la célébrité, vingt ans plus tôt : il a été Birdman, un superhéros de plumes et de latex, dans une fastueuse trilogie hollywoodienne. Et puis, le vide. Dépouillé de sa gloriole et de ses fards, il n'est plus que lui-même. C'est-à-dire personne.

Dans un ultime sursaut d'orgueil, il entreprend de mettre en scène et de jouer une pièce de Carver, à Broadway : Parlez-moi d'amour. Un drame, comme un miroir cruel et magnifique. De Riggan et de la troupe qui l'entoure. De Michael Keaton, d'Edward Norton, d'Emma Stone et de cette étrange caste à laquelle ils appartiennent. "Chaque minute, j'essaie d'être quelqu'un que je ne suis pas, n'importe qui. Je n'existe pas !", crie Riggan dans la pièce. Mise en abyme. Vertige.

Instantanés d'humanité nue

L'ombre de Cassavetes passe. La caméra virevolte des coulisses du théâtre à Time Square, couvre les trois jours précédant la première en un plan-séquence sans fin, aux coutures invisibles. Couloirs labyrinthiques, instantanés d'humanité nue, frénésie. Aucune échappatoire possible, immersion totale, aux abords de la perdition.

Un virtuose est derrière l'objectif : Emmanuel Lubezki, directeur de la photo des trois derniers Malick et de Gravity. Sa maestria boufferait l'écran si le casting n'était pas aussi troublant de vérité. Michael Keaton en tête, éternel Batman malgré lui, 63 ans, rendu à la lumière par Iñárritu. Sacré monstre en un rôle. Pathétique, émouvant, inquiétant, odieux et risible, égaré entre réalité et fantasmagorie, hanté par une voix tyrannique et obsédante, Riggan constituerait un défi pour n'importe quel comédien. Entre les mains de Keaton, le défi devient chef-d'oeuvre. Le génie d'Iñárritu est d'être allé le chercher et d'y avoir puisé les fièvres de sa plus belle tragédie.