Résumé des épisodes précédents : Un prophète, de Jacques Audiard, itinéraire d'un délinquant devenu caïd en prison, deux heures vingt-neuf sans une miette de trop, est le meilleur film français des temps présent, passé et à venir. Je ne serai pas le seul à l'écrire. Il risque même d'y avoir engorgement d'éloges dans la presse. Chose très rare, à Cannes, d'où Un prophète repartit avec le grand prix du jury, les journalistes français et étrangers, main dans la main, ont tous ouvert leur dictionnaire des compliments. Une unanimité exceptionnelle, jamais vue de mémoire de (presque) crocodile de la Croisette, qui pose une question banale : pourquoi ?
Pourquoi ce concert de bravos, quand on sait les différences extrêmes de parcours, de sensibilité et de culture des festivaliers et des journalistes ? Toutes choses qui, d'habitude, provoquent des avis contradictoires.
Pour une fois, la réponse est à chercher non pas dans la façon dont le film aurait pu répondre à une attente, souvent inconsciente, du public, mais à celle dont Jacques Audiard envisage son métier. Il n'y a pas, actuellement, un réalisateur français (mondial ?) qui ait autant confiance dans le cinéma que lui (Arnaud Desplechin n'est pas loin, Tarantino, de l'autre côté de l'Atlantique, non plus). Sans pour autant tourner le dos à la réalité - après tout, Un prophète est, aussi, un éclairage sur un moment des prisons françaises aujourd'hui - Audiard crée un monde formel, un univers esthétique sur lequel s'appuie un récit mythologique - un mortel devient un héros en se mesurant aux dieux. C'est en interrogeant son art à tout moment, en revenant à l'essence même du cinéma, qu'Audiard réussit, me semble-t-il, à échapper à tout jugement moral et, partant, à toucher aussi juste. Sa générosité fait foi, comme un cachet de la poste. Son credo vaut d'ailleurs pour le cinéma comme pour tout le reste, dès lors qu'on s'accorde un rôle de médiateur : préférer toujours l'offre à la demande.