Les lumières d'Edimbourg
"Edimbourg est une ville que j'ai découverte à l'occasion de la première des Triplettes de Belleville. Beaucoup de choses dans le film sont liées aux impressions que j'ai eues en venant en écosse. L'arrivée en train par l'est, la découverte de ces grandes falaises... On se retrouve dans ce pays mythique, plein de légendes, absolument inspirant. Il y a des changements de lumière typiques, on peut avoir trois ou quatre saisons dans la même journée, ce n'est jamais lassant. Grâce au vent qui purifie l'air, on y trouve une luminosité semblable à celle de la Provence. A l'origine, Jacques Tati avait situé l'histoire à Prague. Mais ce n'est pas du tout pareil. C'est très loin de la mer, et les changements de climat et de lumière y sont moins contrastés. Je me rends compte maintenant à quel point L'illusionniste est un film basé sur la lumière.
L'univers de Tati
Au moment des Triplettes de Belleville, dans lequel il y a beaucoup de références à Jour de fête, je ne savais pas encore que j'allais travailler un jour sur un script de Tati. C'est venu comme ça, j'ai progressivement été happé par cet univers, et puis même par sa famille: c'est sa fille, Sophie Tatischeff, qui a songé à nous confier ce script de son père, qui allait devenir L'illusionniste. Elle est malheureusement décédée peu de temps après nous avoir donné son autorisation.
Ce qui m'a permis d'être plus relax par rapport à la représentation de Tati à l'écran, c'est que ce n'est pas un film avec le personnage de Monsieur Hulot, avec son pantalon court, sa gabardine, le chapeau mou et la pipe. Mais le vrai Tati en civil, peu de gens le reconnaîtraient: c'était une armoire à glace, un ancien rugbyman, avec des battoirs à la place des mains.
Une histoire moderne et personnelle
Pour Jacqus Tati, cette histoire de vedette du music-hall sur le déclin qui croise le chemin d'une jeune fille en écosse semble très personnelle. Je pense d'ailleurs que c'est l'une des raisons pour lesquelles il n'a pas fait le film lui-même. Il a tourné Playtime à la place. Tati sentait la modernité arriver. Et je pense qu'à la fin des années 60, personne n'aurait voulu entendre que le music-hall était en train de mourir, que le rock'n' roll, c'était cela, etc. On retrouve bien sûr ces thèmes dans Playtime, mais il a dû se rassurer en y reprenant le personnage de Hulot.
Du texte au dessin
J'ai surtout essayé de garder intacte cette émotion que j'avais eue en lisant le script pour la première fois. Il fallait que ce soit un peu plus réaliste et crédible que Les Triplettes.... Les animateurs ont fait un travail fantastique. Il n'y a aucun plan obtenu par rotoscopie, tout provient de l'imaginaire. Je voulais qu'en voyant le film, on oublie très vite le dessin. C'était important pour la fin du récit et l'émotion que génèrent les personnages.
Dans les Triplettes..., il y a environ 1 400 plans, ce qui est assez habituel pour un film d'animation. Dans celui-ci, on en a 400. On parle ici vraiment de théâtre filmé. C'est aussi pour cela qu'on ne pouvait pas faire de story-board papier. On avait besoin de gérer une chorégraphie, raison pour laquelle on a directement fait un "animatique": on a filmé des esquisses de personnages sur de petits décors assez "rough", ce qui nous permettait d'avoir le timing du film. Ça nous a servi de guide, et l'émotion était déjà là; on peut tout à fait voir le film comme ça.
2D ou 3D ?
Le film a demandé un travail colossal et on a connu des problèmes de recrutement. L'animation est pourtant un domaine assez vaste; malheureusement, l'animation 2D, celle que j'utilise, pâtit des effets d'annonce qu'ont fait certaines personnes aux Etats-Unis sur sa mort programmée au profit de la 3D. C'est complètement débile, parce que ce n'est pas la même chose. Les animateurs confirmés, qui ont dix, quinze ans d'expérience, paniquent et se lancent dans la 3D. Ce qui les enquiquine: demandez à quelqu'un qui dessine comme Michel-Ange de se retrouver derrière un ordinateur, avec une souris, pour faire bouger une petite poupée virtuelle... Et je sens bien que bientôt, on n'aura même plus besoin des animateurs 3D. Une équipe restreinte suffira. Des logiciels et des mégaordinateurs pourront gérer le jeu. L'écurie de l'animation 3D disparaîtra aux deux tiers d'ici à dix ans, j'en suis convaincu. Au générique d'Happy Feet, qui utilise la motion capture, il doit y avoir dix animateurs alors que la liste sur un film de Pixar met deux minutes à défiler. Pixar possède une éthique, mais est-ce qu'avec la concurrence, ils pourront continuer à s'y tenir?"