Est-ce un hasard si tant de projets d'adaptation du livre de Kerouac n'ont jamais abouti ? Et quel équivalent cinématographique est-il possible de réaliser à partir de ce roman à l'écriture si particulière ? Il y a une certaine évidence dans le fait que Walter Salles s'en empare. Avec sa filmographie emplie de voyages initiatiques, physiques ou immobiles, le réalisateur a prouvé qu'il savait capter les implications psychologiques de cet état de perpétuelle transition sur ses passagers. Or le roman de Kerouac, fulgurance éprise de liberté et écrite en trois semaines -mais précédée de longues années de préparation puis d'autres ensuite de réécriture pour convenir aux goûts des éditeurs-, a peu à voir avec la lente gestation des personnalités décrites par exemple dans Carnets de voyage. Kerouac, lui, va à toute vitesse, et il est bien difficile de le suivre.

A l'écran, Walter Salles ne semble pas un instant chercher à se comparer à l'écrivain. Son film n'est pas ce long rouleau de papier tant fantasmé. Il se distingue d'une manière finalement radicale du texte en n'en conservant que les personnages et les lieux. Si la trame est fidèlement respectée, la réalisation demeure bien plus sage que la narration initiale. On devine les raisons ayant poussé le réalisateur à refuser l'obstacle, à préférer une forme classique et accessible, même si l'on aurait aimé qu'il ose une vraie proposition formelle. Quitte à se planter. Son humilité et la dimension contemplative de son road-movie se marient mal à l'énergie du texte. En soignant ses plans, en privilégiant l'illustration, il fige tout ce qui n'était qu'énergie dans le livre. Ces excès de soin rendent son film presque trop beau, trop propre. Ce n'est jamais désagréable, et la distribution fait largement honneur aux gueules fabuleuses de Neal Cassady et Jack Kerouac. Mais leurs nuits sous benzédrine, celles passées à rouler à tombeau ouvert où à écouter du bop furieux dans des caves donnent lieu à de bien molles transes. Il faut attendre de se retrouver en Louisiane avec Viggo Mortensen incarnant Old Bull Lee/William S. Burroughs pour retrouver un peu de la substance poisseuse d'où émerge paradoxalement la quête lumineuse et pacifique du personnage de Sal Paradise. Instants rares dans ce film, comme si Salles avait involontairement privilégié le parti des éditeurs, qui n'ont eu cesse de lisser le texte original, plutôt que celui de l'écrivain.