Le plus dur est passé. Le plus délicat reste à faire. Après deux mois de tournage à Calais et dans ses environs, parfois la nuit et souvent dans le froid, l'équipe de Welcome, le nouveau film de Philippe Lioret (Je vais bien, ne t'en fais pas), se retrouve à Londres pour l'ultime séquence et le dernier jour de son comédien principal, Vincent Lindon. «A la tristesse de la séparation s'ajoute la pression de l'enjeu d'une scène finale, explique l'acteur. C'est elle qui marquera les spectateurs. Comme dans un marathon: on a beau faire une belle course, si on se plante à l'arrivée, c'est foutu!»
De ce moment délicat, on racontera uniquement quelques détails de fabrication, afin de ne pas révéler le dénouement d'un scénario peaufiné par Philippe Lioret, Emmanuel Courcol et Olivier Adam. Welcomeévoque le calvaire des sans-papiers bloqués à la frontière calaisienne. Parmi eux, un adolescent kurde, décidé à traverser la Manche à la nage, est pris en affection par un maître-nageur égoïste et bourru, joué par Vincent Lindon. Firat Ayverdi, génial inconnu au dire de tous, joue le jeune Kurde. Ce jour-là, il était absent. En revanche, sa s?ur, Derya Ayverdi, qui interprète sa fiancée, est assise en face de Lindon, dans le fast-food indien d'un centre commercial de l'underground londonien. La caméra la filme. La jeune fille écoute ce que lui dit l'acteur et pleure. De vraies larmes. Une fois le moteur coupé, Vincent Lindon exprime sa surprise: «Vous vous rendez compte? C'est la première fois qu'elle joue, et elle réussit à pleurer!»
Philippe Lioret aussi est épaté. Et inquiet. Il veut refaire la prise, mais craint que cela n'épuise la débutante. «T'as vu dans quel état elle se met!» souffle-t-il au chef opérateur. N'empêche. Ils y retournent. Encore. Et encore. Jusqu'à plus soif. Et plus larmes. «Elle n'est pas une machine, et c'est pour ça qu'elle est formidable», conclut le réalisateur.
«Je suis au taquet, tous les voyants sont allumés»
Reste que Lindon, que la caméra va désormais cadrer, doit jouer le désespoir face à une jeune fille qui, épuisée, n'exprime rien. Et ce sous plusieurs angles! Au total, une vingtaine de prises. Lioret est un obsessionnel. Il observe tout, ne laisse rien passer, rouspète contre un figurant, tempête à cause d'un bruit. Lindon, lui, est aux anges: «Parce que Lioret est très exigeant, il est également intransigeant avec lui-même. Il est prêt à mourir pour son film. J'adore ça!»
Et il le prouve. Une fois qu'il a pris ses marques, l'acteur change de tête. Totalement investi dans son personnage, il n'écoute rien d'autre que les conseils que lui glisse à l'oreille son metteur en scène. Et demande fermement à l'un de ses amis, de passage sur le plateau et pourtant discret, de sortir de son champ de vision. «Je suis au taquet, confie le comédien. Tous les voyants sont allumés.» Il les éteindra à 20 heures, lorsque Philippe Lioret annoncera: «C'était le dernier jour de Vincent!» Applaudissements nourris. Accolades. Le plus délicat est passé. Le film reste à venir.
Attrape-moi si tu peux! Philippe Lioret proposa à Vincent Lindon un rôle dans son deuxième long- métrage, Tenue correcte exigée (1997). Refus de l'acteur. Le réalisateur revint à la charge avec Mademoiselle (2001). Sans succès. Puis ce fut L'Equipier (2004). Toujours non. Lindon découvre ensuite le script de Je vais bien, ne t'en fais pas. Il veut jouer le père. Trop tard. Lioret l'a déjà proposé à Kad Merad. Welcome scelle enfin la rencontre - «amoureuse», dixit Lindon, qui, après ce tournage, jure qu'il veut participer à tous les films à venir de Lioret.