Kubrick en a rêvé, Spielberg l'a tourné: A.I. Intelligence artificielle. Steven n'a cessé de répéter comment son ami Stanley lui avait passé les feuillets du scénario qu'il peaufinait afin que lui, Steven, le tourne. L'amitié ennoblit qui l'accorde et qui la reçoit en un échange de deux humanités. Et il s'agit dans A.I. d'humanisme et d'humanité, même si elles sont non humaines. Rappelez-vous l'émotion devant Rencontres du troisième type. Fondée sur l'échange entre esprits, elle chantait la tolérance et l'élan envers l'autre, l'Alien. Emotion qui atteignait celle ressentie lors de la séquence d'ouverture des primates de 2001: l'Odyssée de l'espace, ou, mieux, dans le rouge organique des entrailles de l'ordinateur Hal que l'astronaute déconnecte car Hal déconne: «J'ai peur... j'ai peur», répétait la machine sentant s'enfuir son fluide mental, avant d'entonner une comptine d'enfant alors qu'elle perdait l'esprit.

Ici, c'est un petit garçon merveilleux, David (Haley Joel Osment, de Sixième Sens), qui est un robot, un méca (nique), par opposition à nous, les orga (niques), et qui, tel Pinocchio - Spielberg insiste lourdement sur le conte de Collodi - veut devenir humain. Seul de sa génération bioélectronique (comme Hal l'était), il est programmé pour aimer sa maman orga, à qui il est confié pour remplacer un vrai fils condamné au coma. Cette première partie est fabuleuse. Elle repose sur les gestes, la raideur lisses du gamin qui n'en est pas un, sa bonne volonté programmée inébranlable, sa séduction qui opère en bouleversant les sentiments humains. L'hostilité apeurée de la jolie maman (Frances O'Connor) bascule sur un mot, un sourire, un regard véritablement enfantins pour se muer en un amour qu'elle sait impossible mais dont elle a le besoin charnel, biologique: tenir un fils dans ses bras.

Construit en trois actes fidèles au parti pris sentimental de Spielberg, A.I. verse bientôt dans le (mélo) drame. Le fils orga sort du coma, reprend sa place et veut éliminer le méca parfait de la vie de famille. Duel non pas au couteau, mais à la perfidie, à l'intelligence de la cruauté, vertu humaine ignorée de David-Pinocchio. Et maman l'éloigne, l'abandonne en pleine forêt comme un Poucet. Tout est conte, tout est fable. David rencontre la faune des robots mis au rebut. Traqués par des intégristes de l'humain, comme esclaves enfuis dans La Case de l'oncle Tom, et voués à la tuerie de la «Foire de la chair», violent spectacle d'arène romaine où l'on déchiquetait du chrétien. Spielberg n'y va pas de main morte. David s'enfuit avec un méca, véritable machine à baiser les humaines délaissées, Gigolo Joe (Jude Law), aussi lisse que le Ken de Barbie, mais hypersexué. David ne veut qu'une chose: retrouver maman et regagner son amour. Et dénicher la Fée bleue du conte de Collodi qui, d'un bout de bois taillé en marionnette, fit un vrai petit garçon. Mais, choisissant le sentimentalisme forcené, Spielberg tue l'humanité du film. David est loin du «répliquant» de Blade Runner, tueur par amour et respect de la vie (biologique), qui sauve dans un envol de colombe l'humain programmé, lui, pour le tuer. Spielberg ne fait pas le poids.

Deux mille ans après. Sous Manhattan transformé en banquise dort David. Il n'est plus d'humains sur l'île dévastée. David est la mémoire de cette humanité dont les robots du futur ont la nostalgie comme nos archéologues rêvent devant des momies. Il est leur seul ambassadeur. Et Spielberg lui offre une fin à la 2001: une reconstitution du monde humain réduit à une maison familiale, une journée entière mais une journée seulement, avec maman ressuscitée. La gêne nous étreint. Spielberg a trahi Kubrick. Le sentimentalisme interdit la lucide compréhension de l'Autre qui animait Kubrick même dans ses films les plus «fous» (Docteur Folamour, Orange mécanique). Non, Kubrick n'a pas écrit «ça», quoi qu'en ait claironné Spielberg. La preuve s'inscrit au générique: «scénario de Steven Spielberg». De Kubrick, point. L'hommage est là, mais l'homme est mort.