Le générique est un pur fantasme, le scénario met le roman cul par-dessus tête, le film est superbe et trahit peut-être, mais avec classe, un inadaptable livre. C'est Nabokov lui-même qui tenta d'écrire le scénario (Gallimard), et son nom est crédité en gros au générique. Le générique justement est la plus belle trahison, à laquelle Vladimir le terrible, l'intraitable, applaudit. Un pied nu de jeune fille et des mains d'adulte qui s'activent, glissant des morceaux de coton entre les orteils, avant de vernir les ongles. L'érotisme du roman pouvait être insoutenable (c'est quand même un homme de 40 ans qui saute une gamine de 12 ans, pour dire les choses brutalement et véritablement), et cet érotisme indicible tenait uniquement par le style littéraire du narrateur et héros, Humbert Humbert, et de l'écrivain au-dessus de lui, Nabokov. Celui du film, également indéniable mais obligatoirement tempéré, détourné, est ainsi annoncé et magnifié alors que défilent les noms des comparses et des techniciens.
Le reste du succès appartient aux acteurs, James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers et Sue Lyon. On glosa beaucoup sur les quatre ans de trop de Lolita Cinéma (Sue Lyon comptait déjà 16 ans). Plus tard, en 1997, Adrian Lyne tenta de réduire l'écart dans sa nouvelle adaptation, plus «fidèle»: son film n'est toujours pas distribué aux Etats-Unis. Sue Lyon, à la carrière brève, est la jeune Américaine parfaite de la fin des sixties, qui s'habille déjà comme une femme. Ce qui gomme bien sûr la «nymphette», mais pas le scandale de leurs rapports, que Kubrick, fort intelligemment, souligne par l'omniprésence de Clare Quilty (Peter Sellers en grande forme), qui multiplie ses personnalités (le Dr Zemph est une trouvaille grouchomarxienne) pour entourer le couple d'un danger multiforme et mener Humbert-Mason à la folie (la scène où il est éjecté de l'hôpital est sans pitié).
Ce film commence par l'assassinat de Quilty, flingué sur un escalier digne de Citizen Kane, puis, idée de grand esthète, à travers un portrait de femme ravissante, une aristocrate anglaise du XVIIIe siècle qu'on pourrait retrouver dans Barry Lyndon. Ainsi Kubrick transforme-t-il le roman de Nabokov en un immense flash-back de 2 heures 33 minutes en annonçant le futur de son oeuvre propre. Quelqu'un a quelque chose contre?