C'est le film dont tout le monde parle. Celui qu'il faut avoir vu et que vous irez forcément revoir. Intouchables, d'Eric Toledano et Olivier Nakache, avec François Cluzet et Omar Sy. Depuis quelques semaines, le sport favori du landerneau du cinéma consiste à parier sur le nombre d'entrées que fera cette comédie, grinçante et drôle. 4 millions ? 5 ? 6 ? Titanic va-t-il couler ? Les Ch'tis sont-ils menacés ? Astérix va-t-il manquer de potion magique ? Ne nous emballons pas. Un succès n'est d'ailleurs pas forcément synonyme de bon film et un chef-d'oeuvre n'est jamais à l'abri d'un bide. Sauf que, dans le cas d'Intouchables, y a un truc qui se passe. Un engouement porté par la salle et une réussite évidente sur l'écran. La comédie de l'année, pas moins, qui va égayer un automne qui s'annonce gris en fin de journée.

Intouchables est l'histoire d'une amitié entre un tétraplégique riche à millions et un repris de justice. Le film est truffé de répliques incorrectes, pour la plupart soufflées par Philippe Pozzo di Borgo, paralysé depuis 1993 et dont la vie est à l'origine du scénario. Venu assister à l'avant-première parisienne, il savoure l'enthousiasme des invités. Les réalisateurs ont tenu la promesse qu'ils lui avaient faite : éviter tous les écueils mélo-larmoyants et mettre de la bonne humeur là où le sujet l'interdisait a priori. Au risque de ne pas être plus original que tout le monde, désolé pour cette fois, on aime ce film. Et ce coup de foudre mérité sera partagé. Voilà pourquoi.

Parce qu'il y a une belle équipe

C'est un quinté gagnant. D'un côté, les producteurs : Nicolas Duval, Yann Zenouet Laurent Zeitoun. De l'autre, les réalisateurs : Eric Toledano et Olivier Nakache. Ils travaillent tous sous le même toit, dans de gigantesques bureaux à Clichy (Hauts-de-Seine). Il y a sept ans, Nicolas Duval y dirigeait seul sa société, Quad, et produisait des films de pub. Mais l'envie de cinéma lui démangeait les neurones. Il rencontre Eric Toledano et Olivier Nakache, auteurs d'un court-métrage, Les Petits Souliers, remarqué dans divers festivals. Le credo des deux cinéastes, c'est l'intimisme populaire à succès. Un concept un peu flou, qui va finir par trouver ses marques. D'abord maladroitement, avec Je préfère qu'on reste amis, puis brillamment, avec Nos jours heureux et Tellement proches. Tous produits par Nicolas Duval, qui, depuis, s'est associé à Yann Zenou, spécialiste du financement, et à Laurent Zeitoun, spécialiste de l'écriture (L'Arnacoeur, Prête-moi ta main).

Leur méthode de travail est maintenant bien rodée. Chaque projet des deux cinéastes est soumis à chacun des trois producteurs. Et jeté à la poubelle si l'un d'eux a des doutes. Intouchables fait l'unanimité. Nous sommes à l'été 2009. Les réalisateurs pensent au sujet depuis qu'ils ont vu, en 2002, le documentaire A la vie, à la mort, de Jean-Pierre Devillers, récit de l'étrange et étonnante relation entre Philippe Pozzo di Borgo et son "auxiliaire de vie", Abdel. "A l'époque, personne ne nous aurait suivis sur un film avec un handicapé qui s'entend dire : 'Pas de bras, pas de chocolat !' explique Olivier Nakache. Aujourd'hui, c'est plus facile." Et Nicolas Duval, réputé pour son instinct et sa réactivité, leur donne immédiatement son feu vert. Le duo se rend à Essaouira, au Maroc, où réside di Borgo, afin d'obtenir son accord. A leur retour, ils se mettent à écrire.

Le dossier passe alors entre les mains de Laurent Zeitoun. Vu comme un grand frère plein d'expérience. Il épluche les différentes versions du scénario et ne se gêne pas pour renvoyer les duettistes à leur copie. Trop d'histoires secondaires, trop de détours... "On envoie un coup de poing, ils en balancent immédiatement quatre autres, explique Laurent Zeitoun. Ils savent écouter et réagissent très vite." Le bureau des réalisateurs ressemble d'ailleurs à une salle de jeu. Et à leur seconde maison. Ils y bossent leur script, revoient des films, élaborent leur charte esthétique et dramatique. Grâce à la structure mise en place au sein de Quad, ils peuvent prendre leur temps. Sans faire les enfants gâtés, conscients de leur chance, et toujours animés par leur premier désir : que le public les suive. Ils ne devraient pas être déçus.

Parce qu'il y a deux acteurs en osmose totale

François Cluzet joue Philippe, et Omar Sy, Abdel, rebaptisé Driss. Les deux comédiens ont appris à se connaître lors d'un voyage à Essaouira, chez Philippe Pozzo di Borgo. "Un séminaire d'intégration", selon les cinéastes. "François m'a tout de suite dit : "Je joue pour toi, tu joues pour moi", se souvient Omar Sy. Moi qui étais très complexé par rapport à son expérience, ça m'a détendu. La suite n'a été que du bonheur." Sans blague ! A quelques jours de la sortie, il ne va pas dire le contraire. "J'ai conscience que ce discours semble idéal, insiste-t-il, mais que dire d'autre si le tournage l'a été ?" On s'est alors renseigné. Ici, là et ailleurs. Tout le monde s'accorde à louer la complicité entre les deux acteurs.

On aurait pu s'économiser du travail : ça se voit sur l'écran. La réussite d'Intouchables tient en grande partie à eux. L'union réussie du clown blanc et de l'Auguste. Pas de problèmes d'ego. Omar Sy, pour qui Eric Toledano et Olivier Nakache ont écrit le rôle, tombe sur un Cluzet assez malin pour déceler dans le scénario le projet qui, selon lui, "peut devenir exceptionnel". Il convie Omar chez lui pour une vingtaine de séances de travail. Puis les quatre gaillards, acteurs et cinéastes, revoient chaque réplique, chassent les contresens, élaguent, peaufinent.

Sur le tournage, Omar Sy s'éclate. François Cluzet, lui, transmet. Et rentre chaque soir un peu plus déprimé. "A force d'abnégation, j'avais l'impression de ne pas avoir joué, raconte-t-il. Je me consolais en repensant à cette remarque de Daniel Auteuil [un temps pressenti pour le rôle] : quand on a le sentiment d'avoir bien joué, c'est qu'on en a trop fait." Depuis qu'il a vu le film, il est rassuré. A ses côtés, Omar est aux anges : "On avait un rendez-vous, et on était tous à l'heure." Pour aller loin, c'est préférable.

Parce qu'il y a une rumeur exceptionnelle

Tout commence par un bourdonnement. Sept minutes d'Intouchables sont montrées aux professionnels pendant le Festival de Cannes. Une quinzaine de territoires achètent le film. Le phénomène s'accélère en juin, quand le distributeur et producteur américain Harvey Weinstein, le même qui s'est emballé pour The Artist, prend son jet pour voir Intouchables. Il signe pour les droits de remake mais décide également de sortir la comédie française aux Etats-Unis. "J'ai payé cher, mais c'est le prix", déclare l'homme, connu pour être dur en affaires. Dans le métier, le tam-tam s'amplifie autour de cet objet que personne n'a encore vu.

Pour donner précisément la couleur du film, Gaumont choisit, au début de l'été, en guise de pré-bande-annonce, l'extrait où Omar-Driss refuse de donner un bonbon à Cluzet-di Borgo en lui lançant cette réplique devenue culte : "Pas de bras, pas de chocolat !" La curiosité du public est piquée. Les choses se précisent au début de la tournée des avant-premières à Strasbourg, ville réputée, dans le milieu on ne sait trop pourquoi, pour sa réticence envers les films français. Ce soir-là, le public acclame les réalisateurs pendant tout le générique. Il en sera ainsi dans les 200 autres salles de France. Chez Gaumont et chez Quad, on tente de garder son calme. Mais c'est dur.

D'autant que Guy Verrecchia, patron d'UGC, appelle Nicolas Seydoux, patron de Gaumont, pour annoncer que ses salles attribuent au film le label coup de coeur : 100 % de taux de satisfaction. UGC qui tartine Gaumont dans le sens du poil, c'est du jamais-vu. Même chose chez les 300 blogueurs invités par le site Allocine.fr. Et quand le distributeur des Marches du pouvoir, de George Clooney, apprend que son avant-première parisienne en présence de la star tombe le même soir que celle d'Intouchables, il flippe à l'idée que le gratin de la profession ne délaisse le beau George. "Tous les feux sont au vert, mais on ne veut pas se laisser piéger par de folles espérances", tempère Yann Zenou.

En fait, on en viendrait à soupçonner les deux réalisateurs, qui préfèrent rester amis, de choisir très judicieusement les titres de leurs films : ils connaissent des jours heureux et sont si proches que les sommets sont, aujourd'hui, loin d'être intouchables.