C'est troublant d'entrer sur un décor et de voir surgir devant ses yeux une partie de son passé. C'est la sensation que j'ai eue en allant sur le tournage de Mon pote, le nouveau film de Marc Esposito. Le lieu du délit : un open où se situe la rédaction d'un mensuel. Des ordinateurs allumés. Des articles en fabrication. Au mur, une reproduction en miniature des pages du journal déjà maquettées et des photos de voitures. Le journal, c'est Auto magazine,mais le design saute aux yeux : on dirait d'anciennes pages de Studio magazine. Il faut dire que celui qui a maquetté ce journal fictif n'est autre que l'ancien directeur artistique de Studio magazine : Daniel Daage.
Ce parallèle entre la vie d'Auto magazineet celle de Studio magazine n'est pas fortuit, car Marc Esposito, le fondateur du journal, y raconte une partie de sa vie comme directeur de la rédaction. Il relate l'histoire d'amitié née entre l'homme de presse et un ancien détenu qui deviendra un pilier du journal, Jean-Luc Levesque, maquettiste pendant plus de quinze ans de Studio magazine.
LE JOUR AU BUREAU, LA NUIT EN PRISON
Tout commence par un oui. Contacté par un centre pénitentiaire pour donner une conférence, Marc Esposito dit oui. Le jour dit, il manque de ne pas honorer son engagement. L'anecdote est racontée telle quelle dans le film. "Quand je suis arrivée à Bois d'Arcy, cela m'a terrorisé. C'est un lieu très chargé de misère, de malheur. Tous les dix mètres, on ouvre une porte, on ne croise que des gens qui marchent à 1,5 kilomètre à l'heure. J'ai toujours trouvé que les peines de prison étaient lourdes : prendre cinq ans pour un braquage, c'est énorme. On ne se rend pas compte de ce que c'est que cinq ans dans une vie. On croit toujours que c'est le paradis parce qu'ils ont la télé et qu'on ne les fouette pas tous les soirs. Moi, la privation de liberté me fait vraiment flipper. J'ai été une fois en cellule de dégrisement pendant huit heures, j'ai pété un plomb."
Après la conférence, un homme lui glisse une lettre dans la poche pour travailler au journal afin de bénéficier du régime de semi-liberté : le jour au bureau, la nuit en prison. Marc Esposito et son équipe acceptent : "C'est vrai que cela paraît fou de l'extérieur. Comme dans le film, un flic m'a dit : "C'est sympa ce que vous faites mais j'ai vu son dossier, il replongera." Mais je ne le faisais pas dans l'idée de réinsérer quelqu'un. Jean-Luc avait une bonne tête, sa lettre était bien tournée et le feeling est passé. L'équipe l'a aussi adopté et lui a permis de se réintégrer. Il ne s'est pas retrouvé dans un panier de crabes où tout le monde veut la place de tout le monde, comme on me le raconte dans certaines rédactions."
Souvent, nous, critiques de cinéma, sommes plutôt durs à convaincre. Trop de hasards et de coïncidences à l'écran ont émoussé, peut-être, notre capacité à gober toutes les histoires. "C'est vrai, raconte l'ex-journaliste Marc Esposito, que c'est trop beau, le gangster qui devient maquettiste, je n'aurais jamais osé l'inventer." Mais, moi, à Studio Ciné Live, petit frère de Studio magazine, pour la première fois, je suis confrontée à une "histoire vraie", dont j'ai rencontré les deux protagonistes. En plus, Jean-Luc est une des personnes les plus gentilles avec lesquelles j'ai travaillé. Cela fait bizarre...
UNE DEUXIÈME CHANCE
Qu'en pense le principal intéressé ? "Je lui ai dit tout de suite que j'écrivais un film à partir de notre histoire. Je ne lui ai fait lire le script que dix ans après l'avoir écrit, quand j'ai été sûr que le film se ferait. Je lui ai proposé de m'écrire sur le scénario tout ce qui lui passait par la tête."
Là, sur le plateau, où Marc Esposito répète une scène de pot comme j'en ai connu cinquante à la rédaction, je suis aussi frappée par la véracité de l'ambiance. Pour rendre le jeu plus fluide encore, Marc Esposito a pris l'habitude de tourner à trois caméras, que supervise Pascal Caubère, le directeur de la photographie, et de faire jouer la scène dans sa totalité. Sur le scénario, les didascalies (le discours est interrompu par des salves d'applaudissements, cris, sifflets, sarcasmes) laissent une grande liberté aux comédiens. Atmen Kélif, Riton Liebman, Charly Chemouni, Albane Duterc s'en donnent à coeur joie. Devant eux, Édouard Baer et Benoît Magimel. "Le fait que ce soit Édouard Baer qui joue le rôle du rédacteur en chef, nommé Victor, a contribué à rendre le film plus personnel. Il a emmené le rôle vers ce que j'étais à l'époque : un jeune patron à la fois autoritaire et dans un rapport affectif à son équipe." Pour le rôle de Jean-Luc, rebaptisé Bruno, Benoît Magimel impose sa capacité à être physique et introverti.
Sur le plateau, au milieu des figurants qui jouent les journalistes, je pense à cette deuxième chance, accordée par l'équipe de Studio,à cet homme. Je pense à la deuxième vie que s'est provoqué Marc Esposito en arrêtant sa carrière de journaliste pour devenir, avec le succès qu'on sait, réalisateur de film.