Vous en avez marre de Dali, de ses montres molles et de ses girafes en feu, de sa mégalomanie et de ses excentricités? Filez au musée Boijmans, à Rotterdam: l'exposition qui s'y déroule, pour célébrer le centenaire de la naissance du peintre, vous réconciliera avec celui qu'André Breton baptisa de l'anagramme méprisant «Avida Dollars». Plutôt que d'aligner les tableaux icônes, le musée a préféré rappeler que, si l'artiste fut une superstar de la peinture surréaliste, son génie fut aussi protéiforme. Du cinéma au théâtre, de la photographie à la publicité et à l'architecture, quelque 400 ?uvres et objets les plus divers révèlent ainsi l'étendue de ses champs d'investigation et de ses talents, que frasques et pitreries ont fini par occulter. Reprenons. La vie de l'artiste s'organise en trois actes.
Un. Né en mai 1904 à Figueras, dans la Catalogne espagnole, bébé Salvador, fils gâté-pourri de notaire, se révèle un tyran. A 16 ans, il confie à son carnet: «Je serai un génie et le monde m'admirera.» C'est durant ses études aux Beaux-Arts de Madrid, où il s'inscrit en 1922, qu'il se lie d'amitié avec Federico Garcia Lorca et Luis Buñuel. Il arrive en 1929 à Paris, sur les conseils de Miro, qui l'introduit auprès de Breton et du groupe surréaliste. Il en sera exclu cinq ans plus tard. C'est aussi dans ces années-là qu'il vole à Eluard sa compagne Gala et qu'il met au point son principe de la «paranoïa critique», permettant à la peinture, selon lui, de matérialiser les images irrationnelles - un discours dont s'inspirera le jeune Lacan.
Deux. Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Dali s'exile aux Etats-Unis avec Gala. Il comprend vite que ce pays est fait pour lui. Alors que s'installe le succès, il développe ses collaborations avec le cinéma, le théâtre et l'opéra, la mode et la publicité, et commence à forger son mythe en sculptant sa moustache. Les médias américains ont trouvé leur chouchou.
Trois. Retour en Europe en 1948. Gala et Dali s'installent en Espagne, à Port Lligat. Le peintre puise de plus en plus ses idées dans la religion, la science et l'histoire. Le temps est venu des grandes rétrospectives, de New York à Tokyo, et... des grandes impostures. Dans les années 1980 éclate le scandale des falsifications, auxquelles le peintre avait lui-même participé en signant en blanc des milliers de feuilles de papier lithographique.
L'exposition de Rotterdam ne présente pas les facettes sulfureuses du personnage mais dévoile, au contraire, un Dali moins connu, pris dans une frénésie de travail, ouvert sur la vie. Dès ses débuts, il investit la culture populaire, introduisant dans ses toiles, bien avant Warhol et le pop art, voitures, bouteilles de Coca-Cola, joueurs de base-ball ou paquets de cigarettes. Au plus près de la réalité, il nourrit son art des interrogations et des découvertes de son époque. En 1939, il se rend à Londres pour rencontrer Freud et discuter avec lui de ses recherches sur l'inconscient - ses entretiens influenceront son travail. Certains de ses tableaux refléteront aussi bien les découvertes atomiques que la théorie de la relativité élaborée par Einstein. Cette ouverture sur le réel le conduit à élargir ses centres d'intérêt, en s'échappant de l'espace limité de la toile. «Il est l'un des premiers artistes du XXe siècle à prendre conscience des possibilités et du pouvoir des mass media», analyse Jaap Guldemond, commissaire de l'exposition. Ainsi applique-t-il ses délires surréalistes aux décors de films ou d'opéra aussi bien qu'à la conception de robes, de bijoux ou de mobilier. Dali l'arnaqueur, le bluffeur, fut d'abord un grand créateur.