Couleurs pastels rassurantes, alléchantes formules "photos+vidéos", promesses de bons moments en couple ou en famille : les sites des centres d'échographies "plaisir" ont tout pour attirer les futurs parents, curieux de découvrir leur bébé dans un cadre plus chaleureux que celui d'un centre médical.

Muriel tient l'un de ces centres dans la banlieue lyonnaise. Elle est la seule, parmi les dizaines de professionnels contactés, à avoir accepté de parler de son activité. Muriel n'en fait pas mystère : elle n'est pas médecin et n'a pas reçu de formation officielle pour pratiquer son activité. "À l'origine, je suis secrétaire médicale. J'ai longtemps travaillé à l'hôpital, en service de radiologie, explique-t-elle. J'ai décidé de me lancer il y a 13 ans, après avoir appris qu'un premier centre avait ouvert à Lyon. Cela faisait longtemps que je cherchais à quitter la fonction publique."

Découvrir en avance le sexe du bébé

Muriel reconnaît avoir appris sur le tas auprès d'un gynécologue de sa connaissance. Elle reste évasive sur l'endroit où elle a acheté sa machine à échographie. "Il faut contacter une société spécialisée. Cela coûte plusieurs milliers d'euros pour un appareil basique avec le logiciel adéquat aux échographies 2D et 3D."

Les questions techniques évacuées, Muriel préfère décrire "l'ambiance feutrée de ces séances, où les parents sont heureux et épanouis de voir leur bébé". Cette parenthèse enchantée est souvent couronnée par une annonce d'importance : celle du sexe de l'enfant. Muriel propose de le révéler après la première écho de contrôle -réalisée au 3e mois-, pour que les couples n'aient pas à attendre celle du deuxième trimestre, au 5e mois de grossesse. À toutes fins utiles, elle précise : "Je ne peux pas en dire plus sur la santé du bébé. Je n'ai pas les compétences pour détecter de potentielles malformations ou d'autres soucis."

LIRE AUSSI >> S'entourer de femmes pour mieux vivre sa grossesse

"Ce contact visuel m'a apaisée"

Des compétences limitées qui tranchent avec le besoin d'être rassuré de certains parents. "J'en ai fait une pour vérifier que tout allait bien, confie Aline, qui a accouché de sa fille il y a 18 mois et a fait son écho plaisir au 6e mois de grossesse. Je trouvais cela rassurant de la voir. Ce contact visuel m'a bien plus apaisée que l'écho médicale."

Aline déplore l'atmosphère froide du cabinet du médecin, son silence pendant l'échographie, qu'elle assimile à un "manque d'empathie". "J'ai eu le sentiment que l'on m'a un peu 'volé' ce moment si précieux, reprend-t-elle. Je n'avais droit qu'aux trois échos réglementaires. Je trouve que ce n'est pas assez pour se représenter ce qui se passe pendant neuf mois."

Après une séance d'une quinzaine de minutes, les parents repartent avec l'intégralité du film de la séance et les photos sur une clé USB fournie par le centre. Peuvent s'ajouter l'impression de photos "en couleurs, de qualité professionnelle", selon la formule choisie. Les tarifs s'échelonnent en général de 60 à 120 euros. Pour compléter leurs activités, la plupart de ces centres proposent d'autres activités annexes : body painting du ventre de la femme enceinte ou séances photo en famille. Après la naissance, il est aussi possible de faire mouler le pied ou la main de son bébé.

"Pas d'exposition aux ultrasons sans nécessité médicale"

Dans cet éventail d'activités, l'écho plaisir tient le haut du pavé. Bénéficiant d'un vide juridique, sa pratique n'est pas interdite. Elle n'est pas inoffensive pour autant. Le Dr Philippe Bouhanna est échographiste à Paris et spécialisé en médecine foetale. Il plaide pour l'application stricte du principe de précaution.

"Je déconseille formellement d'exposer le foetus à des ultrasons si cela ne relève pas de la nécessité médicale. C'est la position de tous les spécialistes de médecine foetale aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne. Les ultrasons ont un effet thermique. Ils peuvent provoquer une légère augmentation de la température dans l'environnement immédiat du foetus. On n'a jamais relevé de pathologies liées à cette exposition, mais dans le doute, mieux vaut s'abstenir."

"Certaines mamans avec des grossesses à risques ont une écho tous les 15 jours, rétorque Muriel. Si c'était vraiment dangereux, ça serait interdit. D'ailleurs, il arrive que des médecins m'envoient des patientes." Pour Philippe Bouhanna, il s'agit avant tout d'un équilibre entre risques et bénéfices. "En matière de santé publique, la balance penche pour l'échographie. Elle permet d'anticiper des situations, de vérifier le diamètre foetal, de dépister des maladies et de faire baisser drastiquement les taux de mortalité chez le bébé et la mère. Ce n'est pas une raison pour en faire hors prescription."

LIRE AUSSI >> Pourquoi cache-t-on souvent le prénom de son bébé jusqu'à la naissance ?

Tout faire pour obtenir "la" bonne image

La spécificité des échos plaisir tient à la nature des gestes réalisés pour obtenir ce que les parents veulent : des images de qualité du visage de leur bébé et une connaissance certaine de son sexe. "Pour avoir cette image, la personne qui fait l'échographie insiste sur certaines zones du ventre de la mère afin d'obtenir une bonne coupe. En restant ainsi longtemps aux mêmes endroits, elle accroît le risque d'augmentation de la température. C'est encore moins recommandé quand l'écho est en 3D car les ultrasons sont plus forts", reprend Philippe Bouhanna.

Une opinion appuyée par l'Agence nationale de sécurité du médicament. Dans un rapport de 2005, elle précise. "Pour produire un document agréable à regarder pour les parents dans le cadre d'une échographie à visée non médicale, il est nécessaire d'exposer en continu aux ultrasons des parties localisées du foetus (profil, face, organes génitaux). La recherche de la qualité picturale maximum, (...) peut amener à prolonger cette exposition statique. Dans ce cas, les conditions d'exposition foetale sont, par nature, différentes de celles de l'exposition médicale."

"Un faux sentiment de sécurité"

Plus encore, les professionnels s'inquiètent des potentielles retombées psychologiques sur les parents après une échographie plaisir. En 2004, l'Académie nationale de médecine écrit : "Il peut en résulter pour les parents un faux sentiment de sécurité. Ils peuvent interpréter une image satisfaisante du foetus comme la preuve de sa santé et de son intégrité. Et qu'en sera-t-il en cas de la découverte fortuite d'une anomalie ou supposée telle quand on sait l'importance des premières paroles et de l'accompagnement des parents dans de telles circonstances ?"

À deux reprises, Philippe Bouhanna a été confronté à la délicate mission de devoir annoncer des malformations des organes sexuels à des parents, pourtant rendu confiants par une écho plaisir. Incertitudes quant aux conséquences médicales, manque de suivi psychologique et pratiques commerciales floues : les échos plaisir suscitent le rejet complet des professionnels de santé. En janvier 2012, saisie par le gouvernement, la Haute Autorité de santé estime, lapidaire, que "le principe de l'échographie sans motif médical est contraire aux codes de déontologie des médecins et des sages-femmes". Un message officiel qui ne trouve que peu d'écho chez des futurs parents désireux de toujours mieux percer les secrets de leur bébé.