"Enfant du premier lit" : l'expression est vieillotte, surannée. Elle correspond pourtant à une réalité toute contemporaine, celles des familles recomposées et de leurs modes de vie. Dans une grande enquête publiée en 2013, l'Insee rappelait qu'au moins 1,5 million d'enfants de moins de 18 ans vivent dans une famille recomposée en France. 410 000 d'entre eux cohabitent avec des demi-frères ou des demi-soeurs issus de la nouvelle relation de l'un de leurs parents.

Une naissance qui n'est pas toujours facile à accepter pour les enfants du premier lit tant elle vient sceller de manière irréversible les liens entre son parent et son beau-père ou sa belle-mère. Lina, 39 ans, a observé un changement chez son fils Mattéo à la naissance de Léo, qu'elle a eu avec Xavier, son compagnon depuis trois ans. "Pendant la grossesse, Mattéo était très curieux, attentif. Quand je suis rentrée à la maison avec le bébé, il est soudainement devenu nerveux, irritable."

"J'ai préféré faire l'autruche"

Le petit garçon de 10 ans, qui vit une semaine sur deux chez sa mère, n'accepte plus les remarques de Xavier, avec lequel il s'était pourtant toujours bien entendu. "J'ai eu droit au fameux 't'es pas mon père !', se souvient ce dernier. Cela m'a blessé. Notre relation, que je croyais solide, était de plus en plus conflictuelle."

"Le beau-parent doit être prudent, alerte Catherine Audibert, psychologue et auteure de Oedipe et Narcisse en famille recomposés (éd. Payot). On peut comprendre sa joie d'avoir un enfant à lui mais il faut pouvoir s'imaginer la souffrance de l'enfant et savoir le rassurer s'il ne trouve pas lui-même les mots pour en parler."

Face aux sentiments qui l'assaillent, l'enfant du premier lit manifeste parfois son mécontentement par une défiance farouche. Il teste les limites de celui qu'il perçoit désormais comme un "ennemi" . "Mattéo trouvait à redire sur tout, se remémore Lina. Quand Xavier lui faisait à manger ce n'était jamais bon, quand il lui proposait de jouer avec lui à la console, il était 'trop nul'. Il ne voulait plus qu'il l'accompagne à l'école ou au foot." Une manière de faire comprendre au beau-parent qu'en ayant un enfant, il a définitivement " changé de camp".

Lina reconnaît toutefois avoir fait une erreur. Tout à son bonheur, elle n'a pas réalisé l'ampleur du problème. "Mattéo était indifférent à son frère, il ne le regardait pas, ne parlait jamais de lui. Il se renfermait. Je voulais tellement que cette naissance soit le point de départ d'une nouvelle vie que j'ai préféré faire l'autruche en me disant que ça allait passer, que son attitude allait changer toute seule", reconnaît-elle.

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"Est-ce que tu l'aimes plus que nous ?"

Ce manque de dialogue renforce de manière insidieuse le sentiment d'exclusion de l'enfant du premier lit. Au premier rang de ses angoisses, la peur que son parent biologique ne se détourne de lui. Par un jeu de vase communicant, le nouveau-né gagnerait ce que lui perd en attention, en affection et en amour.

Plus encore, son arrivée serait la preuve d'une carence de longue date dans la vie de son parent biologique. Marion, 35 ans, se souvient des questions insistantes de ses deux filles, Léa et Aurore, 5 et 7 ans, à la naissance d'Axel, il y a quelques mois. "Est-ce que tu l'aimes plus que nous ? Pourquoi tu as voulu un autre bébé puisque tu nous a déjà ? On ne te suffit pas ?"

Cette peur de l'abandon ne touche pas uniquement les enfants en bas âge. "A la naissance de ma fille, Justine, il y a deux ans, Louise, ma première fille de 16 ans, m'a dit : 'Je ne vais plus t'intéresser maintenant que tu as refait ta vie'", raconte Claude, 48 ans. "L'enfant du premier lit estime que le bébé prend sa place. Il le rend responsable de son malheur, et notamment de la séparation de ses parents", résume Catherine Audibert.

Plus encore, le nouveau conjoint peut être considéré comme celui qui a "réussi" là où le parent biologique a échoué. De quoi créer un conflit de loyauté, notamment à l'adolescence. Du jour au lendemain, Louise s'est mise à être moqueuse avec sa belle-mère, Sylvie, avec qui elle s'était toujours bien entendue. "Elle s'est mise à l'appeler ironiquement 'la super-maman', lance Claude. Elle critiquait tous ses choix éducatifs, comme s'ils étaient un affront personnel contre sa mère et elle."

"Sans s'en rendre compte, il faisait des différences"

Tenace, la jalousie est plus ou moins exacerbée par l'attitude des adultes, et notamment celle du beau-parent. Lina, elle, a dû gérer le changement de comportement de Xavier. Père pour la première fois, il s'est laissé happer par son rôle, oubliant les besoins et les attentes de Mattéo. "Sans s'en rendre compte, il faisait des différences au quotidien. Il fallait que Mattéo joue silencieusement quand Léo dormait, qu'il s'adapte à ses horaires de repas... Tout tournait autour de 'son' fils. Je devais constamment me battre pour me faire entendre."

"Attention à ne pas établir une éducation à 'deux vitesses' selon les enfants du premier lit et ceux du deuxième, alerte Catherine Audibert. Les enfants sont très sensibles à la justice. Il faut les élever tous selon les mêmes règles de la maison, même si ce ne sont pas toujours les mêmes que chez l'autre parent."

Pour parvenir à un compromis, Marion a eu de longues conversations avec Joseph, son compagnon, sur leurs principes éducatifs respectifs. "Nous avons chacun des enfants de notre côté mais l'arrivée d'Axel a fait tomber les masques. Nos désaccords nous ont soudainement sautés aux yeux. Faire un enfant a des conséquences sur l'éducation des autres, qu'on le veuille ou non."

Le couple a connu de nombreuses disputes à ce sujet. "Joseph est plusieurs fois monté sur ses grands chevaux en disant que 'son' fils, lui, ne regarderait pas de dessins animés à la télé ou qu'il ne mangerait jamais les mêmes 'cochonneries' que mes filles. Cette manière méprisante de juger mon éducation m'a mise hors de moi. J'avais le sentiment qu'il instaurait une hiérarchie entre les enfants."

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"J'ai vraiment découvert ma petite soeur"

Pour désamorcer la situation, une seule solution : apprendre à parler à coeur ouvert. Mettant sa rancoeur de côté face à l'attitude de sa belle-fille, Sylvie a aidé à la pacification de ses relations avec son père. "Elle nous a poussés à passer du temps ensemble, confie Claude. En discutant avec Louise, j'ai fini par comprendre que la naissance de Justine réactivait chez elle la douleur de notre divorce, à sa mère et moi, qu'elle se sentait trahie."

Ecouter l'enfant et ses questionnements permet de détricoter ce sentiment de concurrence. "Mes filles m'ont dit : 'Axel a de la chance, il va vivre avec ses deux parents. Nous, on devra toujours s'adapter', se remémore Marion. Cela m'a fait mal qu'elles vivent la situation comme un échec. J'essaye de leur montrer qu'au contraire, c'est une richesse et une chance de pouvoir évoluer dans deux univers. Je veux qu'elles soient à l'aise chez leur père et chez nous, même si cela implique une gymnastique de l'esprit pas toujours facile au quotidien."

Petit à petit, il arrive que la jalousie et l'incompréhension cèdent le pas à une forme de curiosité. Depuis quelques mois, Louise garde Justine de temps en temps. Une manière de dépanner son père et sa belle-mère qui lui apporte finalement beaucoup plus qu'elle ne l'imaginait. "J'ai vraiment découvert ma petite soeur. Ma colère vis-à-vis des adultes l'avait rendu presque 'transparente' à mes yeux. Je ne m'intéressais pas à elle. Je réalise aujourd'hui qu'elle ne m'enlève rien, qu'elle ne nuit pas à ma relation avec mon père, bien au contraire."