Vous avez lancé votre marque en 2004, dans une petite boutique de New York. Quel était alors votre état d'esprit ? Est-il toujours le même aujourd'hui ?
Tory Burch: Créer une marque nécessite un mélange d'optimisme à toute épreuve et un engagement sans faille, vers tout ce qu'il faut pour réussir. Cet état d'esprit et cette énergie sont encore des moteurs pour moi aujourd'hui. C'est ce qui m'a aidée à surmonter les défis de la pandémie, cela m'a fait réfléchir à toutes les directions que j'aimerais explorer dorénavant.
Comment expliquez-vous le succès de la marque aujourd'hui ?
T. B.: En tant que créatrice, je reste proche de ce que les femmes veulent vraiment. Dès le début, j'ai eu envie de créer ce qui manquait dans mes placards, et pourrait résonner avec notre clientèle. Maintenant que j'ai une équipe, nous imaginons toujours ce qui manque, en puisant dans les désirs d'un groupe encore plus large de femmes. J'adore que ces femmes, de tous les âges et de toutes les origines, portent nos modèles. Elles nous disent qu'elles se sentent sûres d'elles dans nos vêtements, et cela me rend très fière.

Tory Burch, défilé automne-hiver 2020/2021 - (c) SDP
© / Tory Burch, défilé automne-hiver 2020/2021 - (c) SDP
Dans quelle mesure votre activité a-t-elle changé depuis le début de la pandémie?
T. B.: Avant la pandémie, mon mari, Pierre-Yves Roussel, avait été nommé Président Directeur Général de la société. Grâce à lui, j'ai été libre de consacrer plus de temps et d'énergie à la création. Cela a été très libérateur de pouvoir se concentrer sur le produit ; c'est ce que j'ai toujours aimé faire. Par conséquent, quand la pandémie est arrivée, cela fut comme si j'étais renvoyée aux tout débuts de la marque : il y avait à nouveau des portants de vêtements dans ma maison, je travaillais sur la table de la cuisine... Cela m'a donné beaucoup de temps pour réfléchir. Aujourd'hui, la souffrance de ces premiers mois étant derrière nous, je me sens professionnellement revigorée, comme reconnectée à mes racines, celles qui ont permis la naissance de l'entreprise, et m'inspirent en tant que créatrice.
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Nous sommes encore en pleine Fashion Week, et vous organisez habituellement vos défilés à New York. Comment avez-vous présenté votre collection printemps-été 2021 ?
T. B.: Nous avons conçu la collection pendant le confinement et par respect, nous ne voulions pas faire venir les gens pour la voir. Avant même la pandémie, j'avais déjà réfléchi à une alternative au défilé. J'avais envie de présenter la collection dans l'une de nos boutiques, comme c'était le cas aux débuts de la marque. Au lieu de cela, nous avons créé un "lookbook" numérique qui, je l'espère, retranscrit cette expérience personnelle et intime.
Les tissus, leurs imprimés, sont au coeur de vos créations. Or, cette saison, tout est virtuel : comment réussissez-vous à transmettre leurs qualités aux acheteurs?
T. B.: Le lookbook numérique que nous lançons en octobre permettra au plus grand nombre de se rapprocher de la collection printemps-été 2021. Nous travaillons dur pour transmettre la texture, le poids et le mouvement des vêtements. Cela ne pourra jamais être une parfaite alternative pour voir les vêtements en personne, mais ce sera aussi proche que possible.
La pandémie a-t-elle provoqué une autre façon de penser la mode ?
T. B.: Je ne pense pas que la pandémie ait changé le rôle de la mode dans nos vies. Nos clientes veulent toujours rêver, surtout en ce moment. Dans ce sens, la mode joue un rôle essentiel.

Tory Burch, défilé automne-hiver 2020/2021, à New York, en février
© / Tory Burch, défilé automne-hiver 2020/2021, à New York, en février
La mode reste-t-elle donc un lieu pour explorer l'expression de soi ou la créativité ?
T. B.: Absolument. La mode est fondamentalement une question d'identité : qui je veux être aujourd'hui ? Qu'est-ce qu'être une femme de nos jours ? Ce sont des questions auxquelles la mode cherche à répondre. Selon moi, le rôle d'un créateur est de chercher l'inspiration pour proposer une réponse à un moment donné. Cela nécessite une évolution et une adaptation constantes.
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Cette saison, vous avez demandé à l'artiste Francesca DiMattio de collaborer à la collection. Comment vous êtes-vous rencontrées?
T. B.: Nous avons une amie commune, Jeanne Greeberg Rohatyn, qui est la propriétaire de la galerie Salon 94 à New York. La galerie représente le travail de Francesca. J'ai tout de suite été attirée par son oeuvre, son attitude et son histoire.

Une sculpture de Francesca DiMattio - (c) DR
© / Une sculpture de Francesca DiMattio - (c) DR
Vous avez déclaré que Francesca "remettait en question les normes traditionnelles de la féminité". Dans quelle mesure cela a-t-il influencé la façon dont vous avez créé la collection ?
T. B.: Francesca utilise dans son travail ce qu'elle appelle des "mariages improbables" : des combinaisons d'objets, des juxtapositions de motifs, qui cherchent à faire reconsidérer les notions préconçues du féminin et du domestique. Pour la collection, nous avons donc imaginé des imprimés inspirés de la porcelaine, mais dans des couleurs et des motifs plus audacieux. Nous avons joué avec l'échelle et la proportion, comme le fait Francesca avec ses sculptures. Enfin, nous avons utilisé les textures de son travail pour les traduire en tissus et en maille.
Aujourd'hui, comment arrivez-vous à cultiver votre amour de l'art ?
T. B.: Mon amour de l'art imprègne toute ma vie. Je lis, je recherche des artistes. Et parfois, j'ai la chance de pouvoir acheter une oeuvre que je chéris. Mon plus récent choc artistique s'est passé pré-COVID. Lors de notre défilé automne-hiver 2020/2021, organisé quelques semaines avant le confinement, j'ai pu voir, pour la première fois, le travail de Francesca aux côtés du nôtre, de nos vêtements, de notre collection. Je ressentais une si grande responsabilité : celle de rendre justice à sa vision. Quand tous ces éléments se sont rencontrés, cela a été magique. Tout à coup, ont été réunies, par ce défilé, par les équipes qui l'ont mis en place, des femmes soutenant les femmes.

Défilé Tory Burch, collection automne-hiver 2020/2021
© / Défilé Tory Burch, collection automne-hiver 2020/2021
Quel est votre plus grand défi aujourd'hui ?
T. B.: Le plus grand défi est de faire face à ce contexte si incertain. Cette crise est sans précédent dans notre vie : elle est à la fois économique, sanitaire et, dans certains endroits, politique. Ma priorité reste l'autonomisation des femmes, avec les pièces que nous créons, mais aussi avec notre Fondation, grâce à laquelle nous soutenons les femmes entrepreneurs, luttons contre les stéréotypes, et encourageons le vote...
A travers votre Fondation, justement, vous êtes très engagée dans l'entrepreneuriat féminin. Quels sont les obstacles auxquels sont confrontées les femmes entrepreneurs dans la mode aujourd'hui ?
T. B.: Démarrer une entreprise est toujours difficile. Le faire aujourd'hui l'est encore plus. Et être une femme rend tout cela encore plus difficile : statistiquement, nous savons que les femmes obtiennent une plus petite part des investissements, en particulier les femmes noires et les femmes issues de minorités. Ajoutez à cela l'irruption du Covid, qui complique encore plus les choses pour les femmes avec des enfants. L'accès aux écoles et aux garderies reste encore incertain dans de nombreux endroits. Nous entendons constamment dire que les entrepreneuses qui ont des enfants sont confrontées au fardeau supplémentaire d'être des enseignantes, des aidantes, en plus de gérer leur compagnie.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune entrepreneur ?
T. B.: Je ne peux pas m'en empêcher. En voici deux : acceptez votre ambition, et la négativité est juste du bruit. Pour réaliser vos rêves, vous devez atteindre les étoiles et ignorer toute critique inutile en cours de route.
Votre souhait pour les prochains mois ?
T. B.: Un vaccin efficace contre le Covid.
