Avec cinq boutiques à Paris, une à Londres, et plusieurs ouvertures sur le feu, la marque Officine Générale, fondée en 2012, est en pleine croissance. Pierre Mahéo nous confie ses réflexions sur la situation, son plan d'action pour la suite et livre ses conseils aux jeunes entrepreneurs.

Comment le Covid 19 a-t-il transformé votre activité ?

Pierre Mahéo : Le jour où a été annoncée la fermeture des bars, nos boutiques parisiennes étaient déjà très calmes. On sentait que ça allait arriver. Lorsque la nouvelle est tombée, on a tout de suite décidé de fermer. Le lundi suivant, j'ai préparé des cartons, réuni tous les moodboards et envoyé mes équipes travailler chez elles. Dès le lendemain, j'étais seul au bureau. Depuis, s'organise une espèce de survie, un peu irréaliste par moments. Nos usines ferment les unes après les autres, on a dû arrêter certaines productions...

Comment vivez-vous cela ? Vous et vos équipes ?

C'est comme un uppercut en pleine figure. La marque est en plein développement, on arrivait à la fin d'une année fiscale exceptionnelle au-delà de nos prévisions de croissance, on discutait avec des fonds d'investissement pour ouvrir plusieurs boutiques... On passe d'un développement ambitieux à un plan de survie. C'est très dur à encaisser, d'autant qu'il a fallu mettre certaines personnes au chômage, d'autres à mi-temps... Mais le monde entier est dans la même situation, alors on se retrousse les manches, on repart, et on prépare la suite ! On communique avec nos équipes, on travaille sur les prochaines collections, trois en même temps, via WhatsApp, photos, e-mails... Tout en adaptant les charges de travail, notamment pour ceux qui ont des enfants. On a dû mettre certaines choses en pause, là où les tisseurs et les usines sont à l'arrêt, mais pour redémarrer, on aura besoin de marchandise, donc il y a un juste milieu à trouver.

Officine Generale, collection printemps-été 2020

Officine Generale, collection printemps-été 2020

© / Officine Generale, collection printemps-été 2020

Avez-vous pu tisser des réseaux de solidarité, avec des gens de votre filière ou d'autres secteurs ?

Une chose est sûre : dans la mode, nous formons une chaîne. Si un maillon casse, c'est la chaîne entière qui se brise. Le cercle doit être vertueux, il faut être solidaires, s'aider, revoir nos plans ensemble. Je ne vais pas annuler des commandes passées pour des produits finis, c'est aussi une question de civisme. Il faut discuter, prendre des nouvelles des fournisseurs et des usines, voir qui est encore en activité et trouver des compromis, notamment avec nos partenaires wholesale. C'est ce qui est d'ailleurs le plus compliqué. Peut-être qu'on sortira de cette crise avec moins de partenaires, mais un business model plus sain.

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Comment envisagez-vous les prochaines semaines ?

Je vais continuer d'aller travailler, sans avoir de contact direct avec personne. Je suis seul au bureau, je réceptionne les colis en restant à plusieurs mètres des livreurs, je mesure les pièces, je les renvoie... Je recommence à gérer des choses dont je n'étais plus habitué à m'occuper, avec grand plaisir sans me poser de questions. Je continuerai de prendre plaisir à m'habiller le matin, à réfléchir (tout haut, puisque je suis seul!) à rester positif. On ne peut pas faire comme si de rien n'était, mais on peut garder une posture de travail et ne pas se laisser aller.

Qu'est-ce que cela change dans votre regard sur votre entreprise ?

C'est le moment ou jamais de renforcer les valeurs qu'on a toujours défendues. Proposer de beaux vêtements, dans les meilleures qualités de tissu, produits en Europe et en circuit court, les fils anglais en Angleterre, les fils italiens en Italie... Et aux prix les plus justes possible. Nous avons réussi à baisser nos prix de 25% depuis la création d'Officine Générale. Ces valeurs ne disparaîtront pas, nous allons continuer de les crier haut et fort, et je pense que les gens y seront de plus en plus sensibles.

"Je ne laisserai personne sur le bord de la route."

Avez-vous dû abandonner certains projets ?

L'ouverture d'une boutique à New York, sur laquelle je travaille depuis des années. Ça me fend le coeur, mais il faut être réaliste. Les mesures économiques mises en place en France vont nous aider à repartir sereinement, mais aux États-Unis, on voit se dessiner quelque chose d'assez dur et de plus incertain, alors il faut être raisonnable. Évidemment, nous devons aussi faire une croix sur les dix embauches que nous avions prévues pour l'année 2020. C'est aussi pour être certain de n'avoir à licencier personne. Aucun des emplois que nous avons créés ne disparaîtra, je ne laisserai personne sur le bord de la route.

Comment pensez-vous la suite ?

Nous parlons évidemment beaucoup de l'avenir. Nous gardons certains plans d'ouverture, parce que c'est dans les phases difficiles qu'il faut continuer de se développer. C'est là qu'on se renforce. On réfléchit aussi beaucoup au produit : est-ce que les gens vont vouloir se tourner vers des valeurs sûres ? Porter de la couleur ? Qu'est-ce qu'on aura le temps de développer, ou non ? On présentera une offre resserrée, parce qu'en sortant de cette crise, une offre de vêtements pléthorique n'aurait aucun sens. Il faut éviter le gaspillage, se concentrer sur l'essentiel.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune entrepreneur en ce moment?

"Cash is king" (l'argent est roi) ! Il faut faire très attention, couper les dépenses inutiles, décaler les investissements, respecter ses partenaires et ne pas hésiter à activer toutes les mesures d'aide mises en place pour les entreprises. Ensuite, plus que jamais, se concentrer sur ses valeurs. Les lister. Les étoffer. Et continuer d'imaginer la suite. Rentrer les pattes, mais garder la tête haute. Se projeter est intellectuellement très important, et primordial pour le moral. On est tous dans la même barque, il faut qu'on rame ensemble.

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