Glamour ultime ou provocation retentissante, le chapeau a toujours suscité des réactions fortes", déclare Philip Treacy, le célèbre modiste irlandais installé à Londres, dont les confections abracadabrantes ont orné les têtes les plus en vue. Le livre que lui consacrent les éditions Phaidon nous guide à travers vingt ans de créations singulières, émancipées de toute fonctionnalité et affranchies de tous les codes sociaux. C'est pourtant sous un angle intimiste que cet ouvrage dévoile l'univers de Treacy.


Loin des podiums et des tapis rouges, on y découvre des clichés exclusifs et délicieux: la princesse Anne dans la kitchenette de l'atelier de Philip, le numéro de Christy Turlington gribouillé sur un mur ou Naomi Campbell en plein essayage. Le grand théâtre du chapeau nous est conté depuis l'envers du décor. "Mon travail est manuel, laborieux, souvent douloureux par sa rigueur et, pourtant, sans limites", confie le créateur.

Un chapeau démesuré pour la princesse Beatrice

Là réside la force du maître chapelier. Philip Treacy a su raviver une tradition ancienne en la faisant fusionner avec une excentricité anglaise hors pair. Petit exemple: lors du dernier mariage Windsor, il réinvente pour la princesse Beatrice le classique fascinator, ce petit ornement rond épinglé sur la tête, qu'il déploie en un objet démesuré, avec son immense noeud rigide. A travers ses créations, son manifeste restera le même. Si les Britanniques perçoivent souvent le chapeau comme un symbole clanique -on l'affiche aux courses d'Ascot, aux tournois de cricket et dans les mariages-, le modiste, lui, en fait un mode d'expression personnelle exacerbé.

Des créations inspirées du surréalisme et du dadaïsme

A la façon d'Elsa Schiaparelli avec son chapeau côtelette. Même si, encore aujourd'hui, il refuse de se considérer comme un artiste, ses oeuvres (présentées, notamment, au Metropolitan Museum, à New York, ou au Victoria & Albert Museum, à Londres) s'inspirent du surréalisme et du dadaïsme. Chez Treacy, le "téléphone-homard" de Dali est un véritable crustacé à peine mort incrusté de cristaux, et, chez Lady Gaga, pour qui il a été créé, le téléphone se porte sur la tête. A la manière des surréalistes, Treacy donne libre cours à ses chimères et aux associations d'idées, intemporelles et pourtant profondément ancrées dans notre époque.

Malgré son aisance en société, c'est bien loin des paillettes qu'a grandi Philip Treacy. Il passe son enfance dans un petit village de l'ouest de l'Irlande avec ses sept frères et soeurs, élevé par un père boulanger et une mère femme au foyer. Et ne quittera son île que pour entrer au prestigieux Royal College of Art, à Londres. Il est encore étudiant quand il rencontre la rédactrice de mode Isabella Blow, grande excentrique, qui lui demande de réaliser son chapeau de mariée. Loin des voilettes et des perles traditionnelles, Philip Treacy opte pour une création en maille métallique évoquant un masque médiéval. Son amitié avec "Issy" contribuera considérablement à sa carrière -celle qui a découvert le mannequin Stella Tennant et Alexander McQueen lui commandera ses chapeaux les plus ambitieux. "Ses demandes étaient simples et pourtant incroyablement difficiles, elle disait juste: "Fais-moi quelque chose qui ne ressemble à rien de ce que j'ai déjà vu"", se souvient-il.

Les crânes deviennent jeu de tous fantasmes

Rapidement, il se fait un nom, et les crânes les plus huppés deviennent les terrains de jeu de tous ses fantasmes. La mode aussi réclame ses services. En 1992, le modiste imagine pour Chanel ce que le New York Times décrit alors comme de "gigantesques concoctions en filet, comme les coiffes de Marie-Antoinette".

"Il m'a fallu des années pour ne plus être intimidé par tous ces créateurs qui s'intéressaient soudainement à mon travail", se rappelle-t-il avec amusement. Si les chapeaux n'ont plus la cote dans les années 1960, pressées de se délivrer de toute convention sociale, ni dans les eighties, où le cheveu se rêve en accessoire à travers les permanentes et le célèbre brushing Vidal Sassoon, aujourd'hui les coiffes reprennent du glamour et séduisent une nouvelle clientèle. Blogueurs en quête d'attention, femmes performeuses...

Lady Gaga a demandé à travailler avec le chapelier

"Je me spécialise dans les icônes", s'amuse Treacy. Les exemples sont légion: Sarah Jessica Parker, coiffée d'une soucoupe géante en rotin, et Emma Watson, d'un paon en brindilles, Madonna en tiare de walkyrie au Super Bowl de 2012: visiblement, Philip Treacy n'a pas à craindre l'extinction du métier. On raconte même qu'il aurait répondu à Lady Gaga, qui voulait travailler pour lui, de se perfectionner d'abord en couture. Car le créateur en est certain: "Tant que les gens auront une tête, il y aura des chapeaux."