Entouré d'un nuage bleuté de fumée, David Lynch, cigarette aux lèvres, semble chez lui dans cet atelier de Montparnasse qui a accueilli Chagall et Picasso. Vêtu d'une chemise blanche élimée et d'un tablier taché, les ongles noirs de peinture, il ressemble plus à Jackson Pollock qu'à François Truffaut. Peintre, sculpteur, photographe et musicien, c'est un oiseau rare dans la grande volière hollywoodienne. Cinéaste qui projette son univers sur de multiples supports, le réalisateur de Twin Peaks et de Mulholland Drive livre les arcanes de son imaginaire.

Derrière le miroir

"J'ai toujours été fasciné par le spectacle des femmes devant les vitrines des grands magasins. En concevant les devantures des Galeries Lafayette, j'ai voulu montrer toutes les identités qui coexistent chez la femme du XXIème siècle. Avec le reflet du verre qui renvoie l'image floutée des passants, ce jeu d'univers parallèles se rapproche de mes films, où une même actrice interprète plusieurs personnages. J'ai dessiné des décors très abstraits. Des paysages cubistes peuplés de sculptures, de rouages, de meubles, de vidéos, de sons. Je vois ces vitrines comme un labyrinthe, un street museum où se déplacer à travers des indices. Une vitrine, c'est une porte transparente sur l'inconnu."

La mode

"Quand j'étais petit, ma mère me faisait dessiner sur des tissus. J'ai toujours aimé les matières, les étoffes: dans Sailor et Lula, j'ai conçu la veste en serpent de Sailor et, pour Dune, j'ai fait réaliser 4 000 costumes... Je me sens très proche de l'univers des couturiers: comme eux, je suis un esprit abstrait et un artisan obsédé par le détail. Pour mon exposition à la Fondation Cartier (2007), j'avais demandé à Christian Louboutin de réaliser des souliers; je les ai peints et enfermés dans des cages. Ensemble, nous avons aussi monté le projet Fetish: Christian avait créé des escarpins aux talons si hauts qu'il était impossible de marcher avec! Je les ai pris en photo, portés par des danseuses du Crazy Horse. En ce qui me concerne, je suis monomaniaque: mes manteaux, mes chemises et mes cravates viennent de chez Agnès b..."

Les femmes

"J'aime filmer, prendre en photo les visages au plus près, pour y chercher l'invisible, au risque de trouver le troublant. J'invite à deviner, derrière la beauté plastique, la folie, la vulnérabilité. Il en naît un malaise. C'est ma façon de rendre hommage à la femme, de lui montrer que j'ai envie de la découvrir entièrement. Elle sera toujours ma principale source d'inspiration. Si je me permets d'aller si loin, c'est parce que je considère les femmes contemporaines comme plus fortes que les hommes: leur niveau de conscience est nettement supérieur au nôtre. Elles savent que la beauté est une imposture et elles en jouent."

Un talent multidisciplinaire

"Enfant, je me rêvais peintre et, à 17 ans, je suis entré aux Beaux-Arts de Pennsylvanie. Un après-midi de 1967, pendant que je peignais, une légère brise a fait bouger ma toile. L'image s'est animée et c'est comme ça que tout a commencé: à partir de ce tableau, j'ai réalisé mon premier court-métrage, Six Men Getting Sick. Je n'ai jamais arrêté de peindre, de faire de la sculpture, de la photo... En février 2007, j'ai visité un ancien atelier de lithographie à Montparnasse (Idem), un lieu où ont travaillé Matisse, Picasso et Miro, et j'y passe depuis énormément de temps. Pour donner forme à mes idées, j'expérimente toutes les disciplines: à 56 ans, je me suis mis à la guitare et j'ai monté un groupe de rock, Blue Bob. Je me suis aussi lancé dans le chant! Mon prochain long-métrage? Si je filmais les passants devant les Galeries Lafayette, qui sait, une idée pourrait surgir..."