Surtout, ne lui parlez pas de collections, ni de tendance, ni même de mode. Dans cette boutique - heu, pardon, galerie d'art textile - située rue de Tournon, à quelques pavés du Sénat, on pénètre comme au musée: en chuchotant, en caressant des yeux les "oeuvres", en se laissant doucement envoûter par les fumées de l'encens, les chants sacrés du XVIIe siècle vous berçant l'oreille, la douceur de tons qui hésitent entre le vert et le bleu, le bleu et le gris, le gris et le rose, le rose et le beige...

Rosenda Arcioni Meer, elle aussi, s'est toujours préférée entre deux. Entre la philosophie et le stylisme, qu'elle a étudiés en Allemagne et aux Etats-Unis. Entre deux tasses de thé vert du Kerala, qu'elle vous sert volontiers. Entre deux frontières, surtout, ou plutôt toutes: "J'aime créer des ponts entre les cultures", commence-t-elle dans un français parfait. Née dans la province des Marches, en Italie, diplômée du Fashion Institute of Technology de New York, Rosenda a vécu six ans à Delhi, avant de s'installer avec sa famille à Paris il y a quatorze ans. Mais, à choisir, sa vraie maison est le Cachemire, région d'origine de son mari qu'elle a découverte il y a trente ans et où elle continue de se rendre cinq fois par an. "Je n'oublierai jamais la beauté des femmes portant la kurta et le shalwar la première fois que je suis allée à Srinagar, la capitale, ni l'incroyable douceur de mon châle de mariée brodé." Aujourd'hui, Rosenda a deux enfants, "et un troisième", comme elle dit en riant, le Cachemirien, né en 1995 et où s'exposent des pièces uniques créées à partir de tissus que Rosenda a glanés elle-même en Inde.

500 grammes de laine exige vingt jours de travail

On n'ose toucher les vestes en laine bouillie du Zanskar, les étoles en mousseline du Bengale et les châles en pashmina (laine recueillie sur le cou des chèvres du Cachemire) pendus sur les cintres en bois de noyer oriental. D'un sourire, la maîtresse des lieux nous y invite, avant de conter l'histoire de ce manteau de mousseline de coton bleu nuit brodée au fil d'or qui a nécessité deux ans de travail et autant d'attente pour une richissime et célèbre cliente dont elle préfère taire le nom... Il y a aussi ce manteau "quatre saisons" qui a mis trois ans à faire le voyage entre Srinagar et Paris. "C'est pour cette raison que je ne peux pas répondre aux sollicitations de la mode, confie la créatrice sans se plaindre. Quand on me commande une pièce, je ne sais jamais quand elle va arriver. A force, on apprend à ne pas s'affoler..." Le simple nettoyage -entièrement à la main- de 500 grammes de laine exige vingt jours de travail. Viennent ensuite le filage, le tissage, le travail de broderie et l'assemblage des pièces, le tout également réalisé à la main. Un couvre-feu qui se déclare, une cueillette de riz ou de pommes qui se prolonge, et ce sont plusieurs semaines de labeur qui sont ajournées pour les 20 artisans cachemiris travaillant pour Rosenda. Les élégantes parisiennes peuvent bien attendre. "Ce qui compte, c'est l'excellence", claironne la créatrice.

Une excellence qui a un prix, bien sûr, bien moins doux que les luxueuses étoffes du Cachemirien. Il faut compter 2 800 euros pour cette robe Beato Angelico, inspirée des peintures du Quattrocento et brodée au fil d'or; 840 euros pour ce châle en pur pashmina... et même 12 000 euros pour ce manteau brodé et réversible! "Ce n'est pas si cher si on les considère pour ce qu'elles sont: des pièces uniques. Et l'intégralité des recettes de la galerie est reversée à l'orphelinat Yateem Trust de Srinagar", plaide Rosenda, avant de signaler ce cache-col en laine de soie à 60 euros. Soixante euros, pour une oeuvre d'art et une bonne action? On n'a jamais eu autant envie de filer au musée...