Il est 12h30 ce mardi 12 mai, dans le IIIe arrondissement de Paris. Quelques piétons prennent le soleil devant le Square du Temple, resté fermé comme tous les parcs et jardins. Faute de bancs, ils ont pris place aux pieds des grilles. Parmi eux, un canard de barbarie arpente le parvis à la recherche de quelques miettes de sandwich. En face, des ouvriers s'affairent dans le café adjacent au concept-store The Broken Arm, qui rouvre tout juste ses portes. "On ne pourra pas faire les travaux d'ampleur qu'on avait prévu, mais c'est déjà un coup de frais", déclare Romain Jost, cofondateur de la boutique. Masques et désinfectant en place, l'équipe est prête à accueillir de nouveau ses habitués parisiens. Pour la clientèle étrangère, qui représente une grande partie du trafic de la boutique, il faudra encore attendre. Pour l'instant, The Broken Arm a aménagé ses horaires et met en place un service d'essayage à distance via des livraisons par coursiers, pour ceux qui seraient encore trop frileux pour venir essayer en boutique chemises Prada et pantalons Lemaire. Mais Romain Jost est confiant : "Les clients ont envie de revenir."
Dans le Marais, une clientèle timide
Rue de Saintonge, à quelques centaines de mètres, la boutique Tom Greyhound a rouvert ses portes lundi 11 mai. Ici aussi, masques, désinfectant et distance de sécurité sont de rigueur. Et si l'équipe n'a compté que trois ou quatre ventes le jour de la réouverture, et annulé plusieurs commandes de marchandises en cours, la boutique est prête à accueillir ses clients avec des portants pleins de robes Maison Margiela, de vestes Sunnei... et de masques, signés Off-White et Heron Preston.

Les masques Heron Preston, dans la boutique Tom Greyhound, rue de Saintonge, à Paris - (c) SDP
© / Les masques Heron Preston, dans la boutique Tom Greyhound, rue de Saintonge, à Paris - (c) SDP
Comme partout en France, la mode parisienne s'adapte aux nouvelles mesures d'hygiène imposées par le gouvernement, et cherche le bon équilibre entre un accueil chaleureux, le strict respect des consignes et des objectifs de vente revus à la baisse. Mais il en faut beaucoup pour effrayer les habitués de Zara, où on a vu, à Paris comme ailleurs, des files d'attente se former dès le 11 mai. Ou ceux de la boutique Uniqlo de la rue des Francs-Bourgeois, fidèles au poste. Selon les estimations d'une vendeuse, l'équipe s'attend toutefois a voir son chiffre d'affaires baisser d'environ 70% ce mois-ci. "On ne s'attend pas à avoir beaucoup de monde. Hier on eu à peu près 200 passages, habituellement on est plus autour de 500 ou 600. Mais ça fait du bien de reprendre calmement, les gens sont nettement plus détendus qu'au supermarché."
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Pour les friperies du quartier, la réouverture est autrement plus difficile. Chez Kilo Shop, rue de la Verrerie, où on peut habituellement à peine circuler entre les portants de vêtements de seconde main, on attend encore le retour des clients, qui peuvent se procurer un masque à l'entrée de la boutique pour 95 centimes. Beaucoup préfèrent encore renouer avec le shopping dans les magasins multimarques : plus de surface pour rester à distance, et plus de choix.
Vêtements en quarantaine
C'est le cas de Rayan et Navid, 21 et 22 ans, qui ont profité du déconfinement pour faire un tour aux Galeries Lafayette des Champs-Élysées. Contrairement à celles du boulevard Haussmann, elles ont pu rouvrir en raison de leur surface, loin des 40.000 mètres carrés que le gouvernement a fixés comme limite. "C'est un peu étrange, on n'est pas vraiment à l'aise", admet Navid. Tout a pourtant été mis en oeuvre pour les accueillir dans les bonnes conditions, jusqu'aux vêtements mis en "quarantaine" pendant plusieurs heures entre chaque essayage, selon Alexandra van Weddingen, directrice de la communication. Venus jeter un oeil aux nouveautés Stone Island, Palm Angels ou Alyx, les deux jeunes hommes hésitent encore à essayer. Pour l'instant, ils se sont rabattus sur l'achat de boites de thé.

L'entrée des Galeries Lafayette, avenue des Champs-Élysées, à Paris - (c) SDP
© / L'entrée des Galeries Lafayette, avenue des Champs-Élysées, à Paris - (c) SDP
"Ça fait quand même du bien de sortir et de retrouver un environnement familier", admet Rayan, qui a fait le chemin depuis le 94, comme ce couple croisé à quelques centaines de mètres, sur une avenue Montaigne presque vide, sacs Fendi et Berluti aux bras. Ici, l'atmosphère est calme. Agents de sécurité et vendeurs masqués accueillent les quelques clients qui passent, des habitués du quartier pour la plupart, à la porte de Louis Vuitton, de Givenchy ou de Nina Ricci, dont la boutique n'est pour l'instant accessible que sur rendez-vous. Chez Louis Vuitton, on n'entre pas sans masque. Dès l'entrée, une signalétique (monogrammée LV) au sol indique "Respectez la distanciation sociale".
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Au numéro 60, une file d'une dizaine de personnes s'est tout de même formée devant la boutique Gucci, qui laisse entrer les clients au compte-gouttes. "C'est comme d'habitude !", se réjouit une étudiante chinoise, venue avec une amie chercher des cadeaux pour ses proches avant de rentrer dans son pays. Comme d'habitude, ou presque. "Certains clients sont rassurés par les mesures de sécurité, mais d'autres sont révoltés, ils n'ont pas l'habitude de ça chez nous", affirme une vendeuse de la boutique multi-marques Montaigne Market. Comme ailleurs, les clients tentent de se familiariser de nouveau avec les lieux, comme pour reprendre un peu de confiance en la vie quotidienne. Partout, on espère que les soldes, dont les dates devraient être fixées fin mai par le gouvernement, relanceront un peu le trafic. D'ici là, robes d'été, blouses légères, sandales et motifs fleuris attendent sagement sur les portants.
