Dix ans après Happy Sexe (350 000 exemplaires vendus), le créateur de Titeuf persiste et signe avec Happy Sexe 2 où il conjugue les galipettes de ses congénères à l'imparfait du présent. C'est gonflé, drôle, bien vu. Jouissif, évidemment. A 51 ans, le Suisse Philippe Chappuis, de son vrai nom, n'a rien perdu de son irrévérence.

L'Express : De Titeuf à Happy Sexe en passant par votre thriller écologique The End, des albums assez différents, quel style de dessinateur êtes-vous ?

Zep : Mon dessin est toujours le même, précis, pas très évocateur. Je suis assez méticuleux, jamais dans l'invention pure. Tout me demande beaucoup d'observation. Parfois, j'aimerais être Hugo Pratt qui représente Venise en un coup de pinceau ! Dans Happy Sexe 2, il y a peu de décors, mais j'ai tenu à en dessiner précisément les petits éléments, comme des canapés Jacobsen que personne ne voit car les personnages sont couchés dessus. C'est mon plaisir un peu obsessionnel d'avaler tout par le dessin.

Est-ce une BD de style érotique, pornographique ?

Non, c'est une BD joyeusement sexuelle. Pour moi, le sexe est un sujet central dont on a un besoin urgent de rire, pour le rendre plus léger. Car c'est un sujet qui reste souvent trop sérieux, trop pesant, assez tabou finalement. Même si la pornographie s'est beaucoup banalisée, parler de sexualité n'est pas dans nos pratiques sociales, même entre partenaires. On s'adonne au sexe mais on le commente peu.

On peut dire aussi que c'est un album sociologique, à l'instar de Titeuf...

Oui, au sens où Happy Sexe 2 est l'album de 2019, des réseaux sociaux, des smartphones, etc. En témoigne aussi cette ado qui déclare à son père que la sexualité n'est plus "binaire". Mes enfants ont de 11 à 22 ans, c'est dire si je suis en plein dedans. La sexualité reste un sujet très important dans la vie d'une société. Si on baise bien, on fait moins la guerre !

Comment avez-vous procédé ?

J'ai lu beaucoup d'enquêtes sur le sujet comme La Vie sexuelle des Français de la sociologue Janine Mossuz-Lavau, car ça m'intéresse d'avoir des statistiques. J'ai aussi écouté des émissions de radio, des podcasts de toute sorte sur la sexualité ; je suis allé sur des forums et me suis abonné à des sites de rencontres - sous pseudo ! J'ai également regardé ce que fait Dora Moutot sur son compte Instagram #t'asjoui, que je trouve hyper intéressant. Tout comme les chroniques de Maïa Mazaurette dans Le Monde. J'ai l'impression que depuis #MeToo, la liberté de parole des femmes est montée d'un cran. Revendiquer le sexe pour le plaisir est devenu une évidence, ce ne l'était pas il y a dix ans.

Quel style d'amoureux êtes-vous ?

J'aime bien l'idée que l'amour et le sexe vont ensemble. J'ai du désir pour la femme que j'aime, multiplier les partenaires n'est pas mon truc. J'ai besoin de fantaisie et d'imaginaire. Le dernier lieu pour s'inventer des histoires comme quand on était gamins, c'est le cul. On imagine des scénarios, des personnages. Je trouve ça vachement chouette car on reste dans le fantasme, on n'en garde que le côté excitant. Le passage à l'acte de l'échangisme avec des mecs qui portent de vilaines chaussettes... Je ne suis pas très client.

Qu'est-ce qui vous rend hostile ?

Je n'ai jamais été à l'aise avec ce sexisme qui consiste à considérer les femmes comme des ennemis à conquérir. Je n'aime pas ce côté corps de garde qui consiste à rire des minorités, des grosses, des putes, des vieux, des moches. Voilà tout le paradoxe de notre époque : à la fois une banalisation des images porno et un retour à quelque chose de très puritain. Tout le monde a la parole aujourd'hui et les arguments les plus cons l'emportent, du genre : "Elle n'a qu'à pas s'habiller comme ça, la salope." On se croirait revenu à l'âge des cavernes. Avant de générer des désirs, le sexe génère des peurs. Il est censé nous faire du bien mais continue à susciter des comportements complètement débiles, méchants, ostracisants.

Livre

Happy Sexe 2, Delcourt, 64 p., 17,50¤

Dix ans après "Happy Sexe", Zep publie la suite, 60 planches de galipettes sans tabou.

Dix ans après "Happy Sexe", Zep publie la suite, 60 planches de galipettes sans tabou.

© / SDP