La chanteuse et actrice Lou Doillon a déclenché une violente polémique avec ses propos tenus au quotidien El Pais. En interview, le 11 juillet, elle explique notamment que sa propre mère, Jane Birkin, ou la chanteuse Françoise Hardy, n'étaient pas des femmes aussi libres qu'elles le paraissaient: "Quand on pense à [elles], on les considère comme des femmes libérées. En réalité, elles ne l'étaient pas, mais c'est ce qu'elles donnaient à voir. Hardy dit que sans Jacques Dutronc, elle n'aurait rien fait de sa vie et ma mère dit qu'elle doit tout à Serge Gainsbourg."

De son propre rapport aux hommes, Lou Doillon affirme qu'elle est de cette génération capable de "jeter un mec à la rue, de disposer de son propre salaire, d'avoir une maison à son nom et de pouvoir élever seule son fils". Son plaidoyer féministe va ensuite plus loin lorsqu'elle commente les attitudes de certaines stars sur scène, livrant selon elle une image dégradante de la femme: "Les femmes, nous devons faire attention à ne pas perdre du terrain. Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, ça me scandalise. Je me dis que ma grand-mère a combattu pour autre chose que le droit de porter un string."

"En quoi est-ce plus respectable de vendre son corps à une grande marque?"

Pire, la chanteuse de 32 ans parle de "syndrome de Stockholm: comme les garçons ne nous frappent plus le cul, on le fait nous-mêmes. Comme plus personne ne nous traite de 'chienne', on se le dit entre nous. Quand je vois Beyoncé chanter nue sous la douche en suppliant son copain de la prendre, je me dis: 'On assiste à une catastrophe'. Et en plus, on me dit que je n'ai rien compris, que c'est vraiment une féministe parce que dans ses concerts, un écran énorme le dit. Mais c'est dangereux de croire que c'est cool."

Des propos qui ont déclenché de nombreuses réactions ces derniers jours. Brain.fr a tout d'abord rappelé que Lou Doillon avait elle-même posé nue pour différentes maisons de luxe, ou sous l'oeil sulfureux de Terry Richardson avant que Libération, qui a consacré un édito aux propos de la fille de Jane Birkin, ne pose la question: "En quoi est-ce plus respectable et féministe de vendre son corps à une grande marque? On a notre petite idée. D'un côté, une 'fille de', bien née, bien éduquée, vivant entre gens de bonne compagnie. Se dénuder dans la neige, au rythme d'une jolie musique pour du prêt-à-porter, c'est élégant, classe. De l'autre, des stars du hip-hop, non blanches de surcroît, qui mènent leur vie comme elles l'entendent et qui n'hésitent pas à casser tous les codes, quitte à déstabiliser."

"Le corps des femmes blanches et minces est glorifié"

Dans une lettre ouverte sur Terrafemina, Jack Parker s'adresse directement à Lou Doillon, soulignant ses contradictions: "Là où ça coince, c'est quand tu commences à comparer ton féminisme tout propre et tout parfait à celui d'autres artistes comme Beyoncé ou Nicki Minaj, qui te scandalisent car, selon toi, ta grand-mère s'est battue pour autre chose que le droit de porter un string. (...) Et si dans notre génération on trouve des femmes qui veulent se battre pour pouvoir porter un string sans se faire attaquer, insulter, toucher, agresser ou juste parce qu'elles kiffent, ben c'est bien leur droit."

Pour Jack Parker, le danger est de glorifier une certaine forme de féminisme prôné par une femme blanche, mince, face à des femmes callipyges et noires: "En ce qui concerne Beyoncé et Nicki Minaj, ça nous rappelle également que les corps des femmes racisées sont systématiquement pris pour cible dans la guerre au vulgaire et au 'trop ouvertement sexuel'. Le corps des femmes blanches et minces est glorifié tandis que les autres sont 'exotiques' dans le meilleur des cas et 'obscènes' dans les pires -et ça, c'est un réel problème qui nécessite qu'on remette tous en question notre perception des corps de toutes origines. Le combat pour la réappropriation du corps est multiple et diffère selon les individus, d'où l'intérêt de ne pas imposer une seule et même règle pour tout le monde."

La réalisatrice Ovidie tempère un tantinet cet avis: "Montrer son cul si on en a envie, oui. Être obligée de le montrer quand ton métier c'est musicienne parce que sinon plus personne ne s'intéresse à toi, pardon, mais c'est loin d'être une libération. Et je constate que la nudité n'est argument de vente que quand t'es jeune et bonnasse."

"Mieux vaut se serrer les coudes"

La militante féministe ex-Femen Eloïse Bouton, quant à elle, s'insurge des propos de la chanteuse auprès de Metronews et réaffirme la théorie d'opposition blanche/noire avancée par Libération: "Lou Doillon place sa vision de femme blanche au-dessus du féminisme pratiqué par Beyoncé, et Nicki Minaj, qui sont des femmes noires. En faisant ça, elle les sort de leur contexte: quand une femme noire aux USA devient icône féministe, elle ne part pas du même endroit que Lou Doillon, née dans un milieu bien différent."

Pour la porte-parole d'Osez le Féminisme, il ne faut surtout pas se tromper de combat: "C'est simplement que, sur le chemin de l'émancipation, mieux vaut se serrer les coudes plutôt que de se jeter mutuellement la pierre". Et d'apaiser le débat: "A la place, faisons preuve de bienveillance face à ces icônes de la culture populaire qui s'assument comme féministes."

Mauvais timing toutefois: à quelques semaines de la cérémonie des MTV Video Movie Awards, Nicki Minaj regrettait ce 21 juillet sur Twitter de ne pas être nommée, et sous-entendait que les artistes menues -à l'instar de Taylor Swift visée par le tweet en question- étaient davantage mises en valeur: "Si votre vidéo célèbre le corps des femmes minces, vous serez nommées pour la meilleure vidéo de l'année."