Son dernier trophée, c'était une paire neuve d'Adidas Yeezy 700 V3 Azael, achetée 210 ¤ sur Internet et revendue 350 ¤, quelques jours plus tard. "Pas mal, mais j'aurais mieux fait de patienter quelques semaines : le jour où le rappeur Kanye West les a chaussées, le prix de ce modèle s'est envolé à 900 ¤", peste Néo, lycéen lillois de 16 ans et... "scalpeur" de sneakers. C'est ainsi qu'on appelle ces aficionados de l'achat-revente de chaussures de sport. Tantôt collectionneurs passionnés, tantôt alléchés par l'appât du gain, ils sont âgés de 15 à 25 ans en moyenne. Leur but ? Etre parmi les premiers à rafler une paire, si possible dès son lancement, pour la revendre avec un maximum de profit.

Mi-collectionneur, mi-tradeur

Les marques elles-mêmes les y encouragent. Adidas, Nike et consorts favorisent la pénurie en multipliant les éditions limitées, en partenariat avec des célébrités du sport, du showbiz ou des maisons de luxe. "L'été dernier, 5 millions de passionnés se sont précipités sur le Net pour s'arracher une des 8 000 paires de Nike Air Jordan redessinées avec Dior", rappelle Romain Queste, créateur de lesitedelasneaker.com. Leur prix ? 1 900 ¤. Depuis, leur valeur a plus que triplé, si l'on se fie à leur cote sur StockX, le CAC 40 de la sneaker qui fait aussi office de plateforme d'achat-revente, et désormais valorisé 3,8 milliards de dollars.

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Cette foire d'empoigne ne date certes pas d'hier. "Il y a une dizaine d'années, j'avais déjà campé dès 4 heures du mat' devant chez Colette pour avoir une chance de rafler une paire, se souvient Jean-Baptiste Delame, rédacteur en chef de thesneakersbible.fr. Certains collectionneurs en payaient d'autres afin de faire la queue à leur place. Mais pour ne pas repartir bredouille, mieux valait encore être copain avec un des employés de la boutique..."

Les recettes des revendeurs

Depuis, ces pratiques se sont adaptées à la Toile. Pour éviter les émeutes, les boutiques organisent désormais des ventes en ligne, soit sur le modèle "premier arrivé, premier servi", soit en tirant au sort ceux qui auront la chance de passer à la caisse.

Vous voulez tenter la vôtre ? D'abord, familiarisez-vous avec le jargon. Ne dites pas : "Lors de mes dernières emplettes, j'ai mis la main sur des chaussures en édition très limitée". Mais plutôt : "LPU, j'ai cop de l'hyperstrike deadstock". Ensuite, suivez les célébrités à la trace. Dès qu'un rappeur ou une bimbo exhibe ses petons sur Instagram, le prix de la paire de sneakers explose.

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Enfin, abandonnez l'idée d'argent facile. "Les novices risquent de se casser les dents en pariant sur les mauvais modèles", prévient Néo. Avant de passer à l'action, voilà deux ans, il a consacré bien six mois à apprendre les bonnes recettes, en autodidacte. Son secret ? Rester à l'affût des bons plans. Pour cela, il s'abonne sur le Net à des "cook groups", des forums en général privés et payants - 60 ¤ par mois, dans son cas. "L'argent des cook groups contribue à graisser la patte des 'indics', en général des vendeurs en boutique qui communiquent les dates et heures de lancement des ventes, en précisant les modèles et les volumes disponibles", susurre Joseph, 25 ans, autre chasseur averti. Des informations en or. "Si je suis parmi les premiers à savoir qu'un site lance un modèle en série limitée à 4 heures du mat', ça vaut le coup de me mettre devant mon ordi quelques minutes avant. Il y aura peu de concurrence et j'ai une bonne probabilité d'être servi", poursuit-il.

Pour augmenter leurs chances de rafler la mise, les "scalpeurs" ont aussi recours à des bots, des logiciels qui se connectent automatiquement aux sites marchands lors d'une vente ou d'une loterie. "Chacun de ces bots disposant de points forts et de limites spécifiques, en acquérir plusieurs est indispensable pour obtenir des résultats", explique Néo. Ajoutez-y le prix d'une bonne connexion, d'un ordinateur véloce et d'un logiciel dit de proxy destiné à opérer incognito. "D'après mes calculs, le ticket d'entrée pour un arsenal de pro s'élève tout de même à 7 000 ¤", estime le jeune homme. Les plus doués le rentabiliseraient en quelques mois. A ce tarif-là, mieux vaut ne pas rester trop longtemps à côté de ses pompes !