Quelle est votre activité habituelle ?
Laurent Denize d'Estrées : Je dirige 14 septembre, une agence d'influence à 360° dans les domaines du design, de l'architecture, de la gastronomie et de l'hôtellerie. Notre métier est d'accompagner des entreprises dans leurs prises de paroles auprès des médias, des influenceurs et de leur écosystème. L'une de nos valeurs ajoutées réside dans notre capacité à mettre en réseau nos clients -entre eux et avec d'autres- pour accroître leurs développements. Parmi nos fidèles : Ligne Roset, Cassina pour le design ; SNCF ; les groupes Accor, Melia ou Mob pour l'hôtellerie ; les chefs Yannick Alleno, Alexandre Gauthier ou Armand Arnal pour la gastronomie.
Comment le Covid 19 l'a-t-il transformée ?
Il a à la fois tout changé, et rien changé. Tout, dans le management des équipes (70 personnes en télétravail), la relation entre managers, la proximité avec les collaborateurs pour rassurer car l'inquiétude est montée rapidement : mon boulot, ma rémunération... Avec les clients, il a aussi fallu s'adapter. Pour une grande partie d'entre eux, cela a été la fermeture totale (restaurants, hôtels, magasin de design...). On a reporté certaines misions et accentué l'axe digital en créant davantage de contenus. Nous avons par exemple organisé des prises de parole pour nos chefs, concernant leur réflexion déjà en marche sur le rôle des petits producteurs ; la mutation de leurs lieux, pensés de façon plus citoyenne, plus économe... Et enfin, rien n'a vraiment changé car nous possédons 5 agences dans le monde (Milan, Londres, Lyon, New York et Paris) avec une grande habitude de travailler en équipe et à distance.
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Comment vous êtes-vous réorganisés ?
Nous nous sommes répartis les rôles avec mon directeur général Thomas Frebourg : j'ai pris la finance, lui l'opérationnel. L'important est de pérenniser et de continuer. Pérenniser, c'était d'abord garantir une trésorerie solide pour les 12 mois à venir. Il a donc fallu trouver des solutions avec nos clients, pour ne pas peser sur leur entreprise tout en sécurisant la suite. Nous avons imaginé de nouveaux accords. On doit être innovant en période de crise ! Autour de Thomas, les directeurs de pôles se sont organisés en groupe de travail et font des points hebdomadaires avec les équipes pour valider, aiguiller et accompagner. Car chaque collaborateur a ses propres contraintes : enfants à la maison, mauvaise connexion internet... Et tous sont privés de cette connivence irremplaçable avec les collègues entre deux portes, à la cafétéria, au déjeuner.
Avez-vous pu tisser des réseaux de solidarité ?
Bien sûr. Entre nous déjà ! Parfois, on travaille ensemble mais chacun a ses problèmes. Là, il y eu un vrai soutien entre les équipes, ceux habitués au télétravail ont conseillé les novices... Avec nos clients qui, dans leur grande majorité, ont été solidaires de la situation en nous disant "on prépare demain ensemble !". Entre confrères et avec des patrons de presse, pour échanger sur les emprunts d'état, l'activité partielle, mais aussi sur la suite. Que peut-on faire ensemble - car nous sommes dans le même bateau - pour inventer de nouvelles manières de travailler ?
Quels sont vos objectifs pour les prochaines semaines ?
Rassurer mes 70 collaborateurs et leur dire qu'il y a un avenir. Que cela ne va pas être simple, mais que si nous restons solidaires et enthousiastes, nous devons y arriver. Accélérer, ensuite. Cette situation extraordinaire nous a enseigné plein de choses, sur la manière de travailler, de produire et de manager. Sans rien renier, il est essentiel de progresser, et parfois vite. Et enfin, il nous faut amplifier notre responsabilité.
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Nous avions déjà entrepris, il y plusieurs mois, une démarche RSE en intégrant dans nos équipes deux experts, le concepteur de contenus David Garcia et Dominique Royet (ex-directrice générale du WWF, de Max Havelaar) qui aide aujourd'hui des entreprises, via notre agence, à accélérer leur développement RSE, le tout avec une conviction. Les bonnes personnes qui peuvent les accompagner, ce sont les designers. Ils ont une vision à 360° sur la conception et l'économie du produit, le sourcing des matériaux. Nous développons avec eux une sorte de design tank, pour analyser en interne ce que nous faisons et produisons ; et pour soutenir très concrètement nos clients avec ce laboratoire baptisé "Our Future by Design".
"J'ai envie d'imaginer demain avec certains de mes concurrents. L'appel est lancé !"
Comment votre univers va-t-il évoluer selon vous ?
Cela fait des années déjà qu'il évolue. Avec les nouvelles technologies, les réseaux sociaux, les nouveaux comportements d'achat... Nous n'avons pas attendu ce virus pour entreprendre notre mutation. Le Covid 19 va accélérer les choses avec une question centrale : donner du sens à ce que l'on fait. Ne pas faire pour faire, mais penser au pourquoi. Ce que cela apporte, comment cela contribue au bien-être de notre entreprise, de nos clients, de la société avec un grand S. Mon envie est de co-construire. Avec mes collaborateurs, mes clients, nos communautés et aussi mes confrères. J'ai envie d'imaginer demain avec certains de mes concurrents. L'appel est lancé !
Quels projets, nouveaux champs d'action pour s'adapter à ces mutations ?
La responsabilité va être au coeur de notre quotidien. Nous devons évoluer, c'est essentiel. Pour donner envie à nos collaborateurs de rester et en attirer d'autres. La rémunération ne doit pas être le seul moteur, nous devons créer les conditions qui donnent envie de venir chez nous. Avec "Our Future by Design", nous allons mettre la responsabilité au centre de nos métiers. Pourquoi envoyer des milliers d'emails par jour -consommateurs d'énergie, avec des taux d'ouvertures ridicules ? Pourquoi concevoir des présentations ou des événements pour quelques dizaines de personnes avec un vrai gâchis en aménagement, nourriture ? Nous devons repenser la relation avec les journalistes, les influenceurs. Comment les côtoyer, les aborder ? Nous allons devoir aussi sensibiliser nos clients sur ces aspects. La communication doit devenir citoyenne. Avant de prodiguer nos bons conseils à d'autres, nous devons être irréprochables.
"Tout est fragile ! Tellement fragile. Qu'il faut donc garder la fin du mot : agile."
Quel conseil donneriez-vous à un autre entrepreneur ?
Soyez inventif, croyez en vous et n'ayez pas peur de l'erreur. Réclamez-le ce droit à l'erreur, pour vous et vos collaborateurs ! J'ai appris 1000 fois plus de mes erreurs que de mes succès. Croyez en l'être humain, à sa capacité de rebondir, de créer. Soyez généreux dans vos relations, vos convictions, votre avenir. Et enlevez la porte de votre bureau ! C'est mieux pour la santé (Covid 19) et pour votre accessibilité. Si vous voulez être seul parfois, restez chez vous. Nous venons de l'apprendre durant 7 semaines.
Selon vous, que va-t-on apprendre de cette expérience ?
"On", je ne sais pas ! Pour ma part, mille choses. Ma relation à la distanciation dans le management. Comment être plus à l'écoute, plus dans le partage ? Et puis, que tout est fragile ! Tellement fragile. Qu'il faut donc garder la fin du mot : agile. Pour s'adapter vite et sans cesse. Pour cela, il faut être ouvert aux autres, avoir plus d'empathie. Et, à titre personnel, vivre.
