Chiara Mastroianni est dépaysante. Evidemment, son ­patronyme, qui évoque, pêle-mêle, l'Italie, le cinéma, la rencontre entre deux icônes du septième art - ses parents, Catherine Deneuve et ­Marcello Mastroianni - y est pour beaucoup. Avec son enfance partagée entre deux cultures, la vie et le cinéma, le parcours de l'actrice évoque le voyage. D'ailleurs, Chiara est partout chez elle. Même dans ces lieux de passage que sont les aéroports - comme le montrent ces photos signées Cornelius Käss pour L'Express diX -, mais aussi dans les hôtels.

Dans Chambre 212, le nouveau film de Christophe Honoré, son personnage s'installe dans l'établissement situé en face de son domicile conjugal pour faire le point sur son couple. Ce voyage-là est intérieur, l'héroïne sera confrontée aux figures amoureuses de son passé. A 47 ans, l'actrice signe là l'un de ses plus beaux rôles. Pourtant, sa carrière est déjà magistrale ; plus de 45 films, avec les plus grands metteurs en scène?: André Téchiné, Raoul Ruiz, Arnaud Desplechin et, pour la cinquième fois, Christophe ­Honoré. Sa présence au cinéma est à son image?: élégante, discrète, authentique. Une question de parenté, un brin imposante bien sûr, mais aussi d'exigence personnelle. Le rendez-vous est fixé sur la terrasse d'un hôtel parisien (forcément). C'est ici, paraît-il, que son père avait ses habitudes.

"Souvent, on me demande si je me sens plus italienne ou plus française", Chiara Mastroianni

Chiara Mastroianni porte une chemise en satin brodée, PACO RABANNE, une veste en velours, GORGIO ARMANI, et un Jean slim indigo en coton, CELINE par Hedi Slimane.

Chiara Mastroianni porte une chemise en satin brodée, PACO RABANNE, une veste en velours, GORGIO ARMANI, et un Jean slim indigo en coton, CELINE par Hedi Slimane.

© / Cornelius Käss pour L'Express diX

L'Express diX : Les aéroports sont des lieux impersonnels. Or, sur les clichés, vous paraissez presque chez vous. Comment l'expliquez-vous ?

Chiara Mastroianni : Les avions font partie de ma vie. Mes parents se sont séparés quand j'étais toute petite. Ma mère vivait en France, mon père en Italie, je partageais mon temps entre les deux pays, retrouvant mon père sur les plateaux de tournage, pendant les vacances, avant de rejoindre ma mère pour regagner le chemin de l'école. Aujourd'hui encore, les aéroports me rassurent ; je suis habitée par le voyage. Certains amis me demandent comment je faisais pour vivre ainsi bringuebalée d'un endroit à un autre. Mais je n'avais pas de points de comparaison. J'étais une enfant docile. Et cela m'a rendue à la fois contemplative et curieuse.

Jamais vous n'avez vécu cette expérience comme un déracinement ?

Si, mais bien plus tard. C'est très étrange. Souvent, on me demande si je me sens plus italienne ou plus française. Je suis ­incapable de répondre à cette question. Je me sens pleinement les deux. Ce qui est compliqué, c'est d'associer ces cultures et ces expériences. C'est la raison pour laquelle j'aime les lieux de transit. D'ailleurs, je connais très bien l'établissement où nous nous trouvons?: mon père prenait ses quartiers ici, des semaines entières, quand il venait à Paris. Aujourd'hui, je n'habite pas très loin. Et j'adore regarder les gens qui entrent, qui sortent... J'imagine leur histoire. Existe-t-il un lieu plus romanesque que l'hôtel ?

LIRE AUSSI >> Lou Doillon: "Mon fils me réveillait avec 'The Final Countdown' de Europe

Dans Chambre 212, l'hôtel est le point de départ d'un voyage intérieur...

Mon personnage, en effet, cherche à prendre ses distances avec son mari, mais il ne fait que traverser la rue. C'est étrange, non ? Mais ce qui est encore plus bizarre, c'est que les anciens amants de cette femme, sa mère et même un avatar de son mari à 20 ans [Vincent Lacoste] vont lui rendre visite, comme des fantômes, pour lui prodiguer des conseils.

"Les aéroports me rassurent ; je suis habitée par le voyage"

Chiara Mastroianni porte un manteau en laine et ceinture en cuir avec chaîne, GIVENCHY, des cuissardes en cuir façon croco, MAX MARA, des Lunettes de soleil Aviator en métal, RAY-BAN, une valise en aluminium, RIMOWA, et un sac de voyage Boeing en toile et cuir, GOYARD.

Chiara Mastroianni porte un manteau en laine et ceinture en cuir avec chaîne, GIVENCHY, des cuissardes en cuir façon croco, MAX MARA, des Lunettes de soleil Aviator en métal, RAY-BAN, une valise en aluminium, RIMOWA, et un sac de voyage Boeing en toile et cuir, GOYARD.

© / Cornelius Käss pour L’Express diX

Christophe Honoré aime vous confier des rôles où vous êtes envahie par votre entourage. C'était déjà le cas dans Non ma fille, tu n'iras pas danser. Qu'en pensez-vous ?

Je ne sais pas... Ici, mon sort est nettement plus avantagé que dans ses autres longs-métrages. Je ne suis pas rejetée, ni dépressive. Je ne me suicide pas. Et le ton du film, dans l'ensemble, s'apparente plus à celui d'une comédie qu'à celui d'un drame.

Certes, mais ce qui se joue entre votre mari et vous est terrible. Il est question du désamour, de l'éloignement, de la perte du désir...

C'est vrai, c'est terrible. D'autant que le sujet est vraiment universel. Quelles que soient l'orientation sexuelle, la culture, l'époque, le couple finit toujours par être mis à l'épreuve du temps. Mais c'est précisément ce qui me plaît dans le cinéma de Christophe Honoré?: il parvient à énoncer des choses très dures avec une ­légèreté quasiment ensorcelante.

A la ville, vous avez été en couple avec Benjamin Biolay qui, dans le film, joue votre mari. Comment Christophe Honoré a-t-il exploité ce vécu ?

Il ne l'a pas fait. Il m'avait en tête pour le rôle, dès l'écriture du scénario. Puis, il a choisi Benjamin pour son talent de comédien, uniquement. A raison. Pour la première fois, on le découvre tendre, fragile, vulnérable. Evidemment, avant le tournage, Christophe nous a demandé si l'idée de tourner ensemble ne nous dérangeait pas. Nous avons fait des essais. Et tout s'est bien passé.

Cela devait être étrange de jouer des scènes de la vie conjugale...

Absolument pas, je vous le promets. Avec Benjamin, nous avons continué à travailler ensemble, bien après notre séparation. Nous avons notamment donné de nombreux concerts. Et puis, dans la vraie vie, il est très différent de son rôle de Chambre 212. Contrairement à son personnage, ­Benjamin n'est pas le genre d'homme qui, le soir venu, vous prépare un plat de ­lasagnes et lance une machine à laver le linge. Enfin, peut-être qu'il a changé... Et moi aussi d'ailleurs, je ne m'amuse pas à accumuler les conquêtes masculines. Tout ceci, pour nous, est de l'ordre de la science-fiction.

"Dans

Chiara Mastroianni porte une robe en soie, ACNE STUDIOS. 
Sac week-end Riviera rouge en toile et cuir, AIR FRANCE SHOPPING.

Chiara Mastroianni porte une robe en soie, ACNE STUDIOS. Sac week-end Riviera rouge en toile et cuir, AIR FRANCE SHOPPING.

© / Cornelius Käss pour L’Express diX

Vous ne formiez pas un couple rangé...

Non. Et c'est ce qui est amusant. Si Christophe m'avait proposé de jouer une actrice en couple avec un chanteur, l'histoire m'aurait nettement moins intéressée.

Il s'agit de votre cinquième film avec Christophe Honoré. A quoi tient selon vous ce compagnonnage ?

Etrangement, sans le savoir, il me propose toujours des rôles à des moments où je doute de moi et il me redonne envie de jouer. Ceci dit, le précédent remonte à huit ans... Il a intérêt à accélérer la cadence, sinon je serai obligée de jouer une grand-mère ! J'adore travailler avec lui parce qu'il trouve des choses en moi dont je n'avais même pas conscience. Dans Les Bien-aimés, il m'a fait jouer une scène de danse qui me paraissait insurmontable. Dans Chambre 212, on me dit que je suis plutôt sensuelle... Une première !

Vous l'étiez déjà dans Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin...

Ah oui, c'est vrai. Arnaud y est arrivé aussi. C'était un beau ­cadeau.

Vous avez une carrière impressionnante et pourtant, vous semblez discrète au cinéma. Comment l'expliquez-vous ?

Avec les parents que j'ai, comment voulez-vous... Ce n'est pas évident.

Auriez-vous pu faire autre chose que du cinéma ?

Peut-être, mais je ne sais rien faire d'autre. Petite, ma mère, m'a fait voir tellement de films... D'emblée, le cinéma m'a attirée. Quand je tourne, je ressens des émotions assez proches d'un état amoureux?: la fébrilité, l'excitation... Oui, j'ai fait plus de 40?longs-­métrages, mais, dans bon nombre d'entre eux, j'interprète des rôles secondaires. J'ai déçu ma mère quand j'ai choisi de ne pas faire d'études. Alors le cinéma, je le fais le plus sérieusement possible, mais avec modestie. Je choisis mes rôles, préférant un bon second rôle qu'un premier médiocre. Vous parlez de discrétion, j'ai entendu le terme "dilettantisme" pour qualifier mon rapport au cinéma. Et ça m'énerve beaucoup. Je n'ai pas été actrice par caprice. Si je pouvais travailler tous les jours, je le ferais. Je ne reçois pas 150?bons scénarios par semaine.

"J'ai déçu ma mère quand j'ai choisi de ne pas faire d'études."

Chiara Mastroianni porte un body en laine, une veste frangée en laine motif carreaux et ceinture en cuir, le tout, DIOR, ainsi q'un jean en coton, LEVI’S, des lunettes de soleil Aviator en métal, RAY-BAN, un sac haut à courroies en toile bayadère et veau et des bottines en crocodile, HERMÈS.

Chiara Mastroianni porte un body en laine, une veste frangée en laine motif carreaux et ceinture en cuir, le tout, DIOR, ainsi q'un jean en coton, LEVI'S, des lunettes de soleil Aviator en métal, RAY-BAN, un sac haut à courroies en toile bayadère et veau et des bottines en crocodile, HERMÈS.

© / Cornelius Käss pour L'Express diX

Vous êtes très bosseuse ?

Oui. Je travaille mon texte de façon à le connaître sur le bout des doigts. L'un des enjeux dans un film comme celui-ci, c'est de dire les dialogues, très écrits, sans que cela paraisse trop théâtral. Tout est question d'appropriation. On associe souvent le travail à quelque chose d'austère. Au contraire, je préfère me lancer dans des projets avec des bosseurs. C'est très rassurant. Ce sont des gens qui savent où ils vont, ce qu'ils veulent, qui ne lâchent rien. J'aime ça.

Que vous reste-t-il à faire au cinéma ?

Je ne sais pas. Je ne réfléchis pas comme ça. A vrai dire, je ne connais personne qui réfléchisse comme ça. Mon père, qui a dû faire plus de 240 films, n'a jamais dit?: "Tiens, là, je suis rassasié." Non, je suis plus sensible aux rencontres. Je cherche des metteurs en scène qui ont un véritable regard.

Chambre 212, la bande-annonce

Chambre 212, de Christophe Honoré. Avec Chiara Mastroianni, Vincent Lacoste, Camille Cottin, Benjamin Biolay. En salle le 9 octobre 2019.