À l'intérieur du refuge d'altitude, le parquet grince sous les pas lourds des godillots de montagne. Les randonneurs, fatigués de leur journée, se désaltèrent en discutant gaiement autour des tables. La porte s'ouvre à nouveau dans le brouhaha et un homme s'approche du comptoir derrière lequel s'agite la gardienne des lieux. "C'est vous, la réservation pour une personne ?", demande-t-elle. Le randonneur acquiesce avec un doux sourire. Comme lui, de plus en plus de personnes partent marcher en solitaire à la belle saison. Que ce soit à la journée ou sur plusieurs jours voire plusieurs semaines, quel plaisir trouvent-ils à randonner seul ? Est-ce dangereux, contraignant ou au contraire libérateur et apaisant ?
L'anthropologue et sociologue David Le Breton vient de publier son troisième livre sur le sujet intitulé Marcher la vie, Un art tranquille du bonheur*. Amoureux et défenseur de la marche, il perçoit cette dernière comme "un lieu de réflexion et d'intuition formidable", plébiscité depuis des siècles dans la littérature par ceux qui ressentent le besoin d'être face à eux-mêmes. "Je pense à l'écrivain-voyageur Stevenson [à la fin du 19e siècle], précise David Le Breton, mais aussi à Pétrarque, qui fit l'ascension du Mont Ventoux [en 1336]", sans oublier Rousseau à la fin du 18e siècle ou son contemporain Rétif de la Bretonne. "La marche est un haut lieu de retrouvailles en famille ou entre amis, poursuit-il, car on y trouve une disponibilité sans faille. Cela vaut aussi pour la marche en solitaire : on n'est alors disponible qu'à soi et éventuellement à la création. Il y a moins de partage, en tout cas dans l'immédiat, mais tout autant d'éblouissement".
Un rendez-vous avec soi-même
Un avis partagé par Maixent, 30 ans. "Certains affirment que la randonnée permet de se déconnecter. À l'inverse, je vois plutôt ça comme une reconnexion. Le fait d'être seul permet d'être plus à l'écoute de ton corps et de tes sensations. Cela permet de vivre pleinement les moments". Sa première rando en solitaire, en 2018 n'était pourtant pas un projet voulu et réfléchi. "Je me suis retrouvé seul suite à un désistement, pour une semaine de marche en Slovénie. J'ai décidé de ne pas laisser tomber mes plans et c'était finalement une super expérience". Moins d'un an plus tard, Maixent est reparti en solo, volontairement cette fois, pour suivre le GR 20 pendant dix jours en Corse. "Le fait d'être seul donne l'opportunité de partir en randonnée sans dépendre des autres. Cette liberté de pouvoir partir quand on veut et aussi longtemps qu'on veut, c'est un truc que j'aime beaucoup".
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Si partir seul, à la journée ou sur plusieurs jours, n'a jamais posé de problème à Maixent, cela demande beaucoup de préparation, tant matérielle que physique et mentale à d'autres. C'est le cas de la blogueuse Mélanie Lily (@lilyfairly), 30 ans. En 2018, elle publie sur son blog un long article pour relater sa première randonnée en solitaire d'une journée sur le plateau de l'Aubrac. Dans le but de surmonter ses peurs "face aux éléments et avec l'appréhension de faire une mauvaise rencontre", la jeune femme s'équipe de façon à pouvoir subvenir à tous ses besoins, quelle que soit la situation dans laquelle elle pourrait se trouver : deux pique-niques plutôt qu'un "au cas où il faudrait passer la nuit dehors", un réchaud et "une popote au cas où [elle] n'aurai[t] plus d'eau potable et qu'il faudrait en faire bouillir, un miroir pour signaler sa position au cas où [elle] se perdrai[t]"... À la fin de la journée, Mélanie Lily est ravie et en arrive aux mêmes conclusions que Maixent et d'autres randonneurs aguerris. "L'avantage lorsqu'on part seul, c'est qu'on peut marcher à son propre rythme mais aussi et surtout se retrouver face à soi. C'était un pur moment de méditation".
Jamais (vraiment) seul
"Seul dans la nature, acquiesce David Le Breton, on se retrouve comme des enfants : curieux, maître d'un temps qui n'appartient qu'à nous". Pour autant, comme le souligne le philosophe Frédéric Gros dans Marcher, une philosophie (éd. Flammarion, 2009), "quand on marche, on n'est jamais seul". Dans l'hebdomadaire Le 1 n°304 paru en début d'été 2020, le philosophe développe sa pensée : "Dès qu'on marche, on est aussitôt deux, il y a ce dialogue entre le corps et l'âme. C'est important de le mentionner car beaucoup de personnes renoncent à faire de longues marches par peur de la solitude. Quand je dis qu'on n'est jamais seul en marchant, c'est parce qu'on est traversé par des couleurs, par des odeurs, par des émotions".
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Outre la communion avec la nature, dont certains peuvent craindre de ne pouvoir se suffire, la randonnée solo favorise les rencontres. En effet, si une randonnée en solitaire nécessite par définition de s'affranchir du groupe, elle n'implique pas de s'abandonner au sentiment de solitude, que la psychologue Yvonne Castellan définit comme un "étrange sentiment de manque, de dépression, associé très souvent au deuil d'objets perdus"
"Ce que j'aime quand je randonne seul, témoigne Maixent, c'est que j'ai la possibilité d'être seul quand je le désire, de ressentir la solitude quand je le souhaite. Car en randonnée, on rencontre très facilement des gens. C'est un paradoxe intéressant : la solitude crée l'échange". En 2019, Aimée, 28 ans, s'est lancée seule sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Durant ses trois mois de marche du Puy-en-Velay jusqu'à Fisterra en Galice, elle explique n'avoir "jamais subi la solitude" et avoir fait de nombreuses rencontres. "C'était moi qui décidais, quand j'en avais envie, raconte la jeune femme. Il y a eu beaucoup de connaissances éphémères, des gens avec qui je n'ai pas gardé contact à la fin du chemin mais j'ai aussi noué deux super amitiés avec des mecs que je revois régulièrement".
La marche en solitaire, propice aux rencontres, a le vent en poupe. "Lorsque j'ai écrit Éloge de la marche (éd. Métailié) en 2000, observe David Le Breton, il n'y avait pas autant de monde sur les sentiers. La randonnée a connu un immense succès à la fin des années 1990 qui n'a cessé de s'amplifier au fil des années". Pour le sociologue, l'explication de ce phénomène est évidente : "Marcher, c'est une manière de reprendre corps et chair dans un monde dans lequel nous sommes de plus en plus passifs. Marcher seul, c'est prendre la clé des champs en laissant derrière soi les servitudes". Seul maître à bord, il devient possible de choisir avec pour uniques contraintes les conditions météo, sa forme physique du moment et son entrain. Une bulle de liberté que la rareté rend savoureuse.
*Marcher la vie, Un art tranquille du bonheur, David Le Breton, éd. Métailié, 2020.
