"Au début, c'était une fois par semaine." Pour la dépanner, Emilie, 41 ans, a pendant plusieurs mois régulièrement accueilli son amie Sarah dans son appartement parisien. "Elle avait des rendez-vous professionnels et un hôtel lui serait revenu trop cher, plaide-t-elle. Je me sentais redevable. Sarah m'a hébergée il y a deux ans, quand j'ai eu un dégât des eaux."
Avec le temps, Sarah s'est imposée de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. A la promiscuité du deux-pièces se sont ajoutées les rafales quotidiennes de textos et d'appels. Plus que son salon, c'est l'espace mental d'Emilie qui a fini par être envahi.
Entretenir le mimétisme
De son côté, Clara, 25 ans, a fait place nette dans son entourage pour permettre à son amitié avec Anna de s'épanouir. Les deux jeunes femmes se sont rencontrées à la fac, il y a cinq ans. Très vite, elles ne se sont plus lâchées. "On achetait les mêmes vêtements, on avait les mêmes expressions, les mêmes fonds d'écran de téléphone. On a même pensé se faire faire le même tatouage." Seules contre le monde entier, les amies fusionnelles entretiennent le mimétisme. Le binôme ne se sent bien qu'en vase clos. "Dès que l'on essayait de passer la soirée avec d'autres personnes, on finissait par se dire qu'on était mieux toutes les deux", reconnaît Clara.
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L'ivresse de l'amitié exclusive
Dans son livre D'après une histoire vraie (éd. JC Lattès), Delphine de Vigan décrit l'ivresse de cette reconnaissance mutuelle et de l'amitié inconditionnelle. "Peut-être avais-je besoin de cela : que quelqu'un s'intéresse à moi de manière exclusive. N'abritons-nous pas tous ce désir fou ? Un désir venu de l'enfance auquel nous avons dû, parfois trop vite, renoncer. Un désir dont nous savons, à l'âge adulte, qu'il est égocentrique, excessif et dangereux. Auquel, pourtant, il nous arrive de céder."
Dans une vie d'adulte où les relations amicales passent souvent après la famille, le couple et le travail, l'amitié vécue à l'extrême est un fragment d'enfance, qui permet de renouer avec des pans de soi que l'on croyait enfouis sous le poids des responsabilités. Clara se souvient des fous rires sans fin avec Anna, la certitude d'être "enfin comprise" et de pouvoir "tout confier, sans gêne".
Quand l'amie devient "vampire psychique"
Cette fusion devient vite une fuite en avant. La soif d'indépendance se heurte aux exigences, sans cesse renouvelées, de la relation. Les textos deviennent oppressants. Les coups de téléphone sonnent comme des rappels à l'ordre. On réalise être victime de ce que le psychiatre Stéphane Clerget appelle un "vampire psychique". "Il pompe les ressources énergétique de l'individu hôte, écrit-il en préambule de son livre éponyme (éd. Fayard). Les conséquences en seront un nouvel essor, vitalisant pour lui, et en revanche, une baisse d'énergie pour la victime."
Les intrusions incessantes de Sarah ont fini par épuiser Emilie. "Elle ne me prévenait même plus en avance. Le jour même, elle m'écrivait 'j'arrive' et il fallait qu'elle puisse mettre les pieds sous la table. Je subissais tous les travers de la vie de couple, sans les avantages !" "Il y a un an, j'ai rencontré quelqu'un. J'avais un peu moins de temps pour Anna, rebondit Clara. Mais si je ne répondais pas au téléphone ou que je disais non à une soirée, elle faisait la tête."
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"On réalise que l'on n'est plus tout à fait soi-même"
Pour faire payer le prix de la rébellion, l'amie outragée se mure dans le silence. Difficile pourtant de rester brouillées, tant la dépendance est mutuelle. Ces allers-retours entre agacement et retrouvailles, jalousie et bienveillance ont été finement décrits par Elena Ferrante dans sa saga L'amie prodigieuse (éd. Gallimard). Au fil des quatre tomes, la complexité de la relation entre Lila et Elena se déploie. Malgré les rancoeurs et les trahisons, elles ne parviennent pas à rompre le lien.
Pour France Brécard, psychopraticienne, certaines amitiés sont si étouffantes qu'il n'est pas exagéré de parler d'emprise. "On ne sait plus vraiment qui on est, tant notre identité propre a été aspirée, broyée par celui ou celle que l'on pensait être notre âme soeur."
Le succès de la série You, montre la fascination qu'exerce le spectacle de cette dilution de la personnalité. Il y est question d'amour, mais les ressorts psychologiques sont les mêmes que s'il s'agissait d'amitié toxique : fascination et besoin de contrôle s'exercent jusqu'à l'anéantissement. Ce glissement psychologique est aussi le sujet du film Greta, avec Isabelle Huppert, qui sortira en juin prochain. Elle y campe une femme prête à tout pour garder auprès d'elle celle qu'elle a élue comme amie.
La peur de ne plus être aimé
L'issue d'une amitié étouffante est rarement aussi dramatique qu'une série Netflix. L'inconfort grandit graduellement. L'édifice amical se fissure. Par peur de blesser, par attachement ou par habitude, on a du mal à dire stop. "En repensant à tous nos bons souvenirs, je culpabilisais, confie Clara. Je revenais toujours vers Anna, persuadée qu'il n'y avait qu'elle qui pouvait vraiment me comprendre."
"Certaines personnes ne parviennent pas à s'affirmer de manière saine, réagit France Brécard. Elles en font trop ou pas assez. Cette difficulté d'appréciation témoignent d'une résurgence d'une peur archaïque de l'enfance, celle de ne plus être aimé."
Pour commencer à avancer, il faut parfois l'intervention d'un tiers. C'est le copain de Clara qui l'a mise face à ses contradictions et l'a contrainte à voir la réalité en face. Enfermée dans un schéma insatisfaisant, elle continuait pourtant à jouer sa partition. "On est toujours complice, même si on n'en a pas conscience, affirme France Brécard. Une relation étouffante comble nos fragilités, notre peur de l'abandon ou de la solitude."
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Le prix à payer pour retrouver son indépendance
Commencer à imposer des limites montre que l'on a repris le pouvoir et que l'on accepte la possibilité de la rupture. "Il y a deux semaines, après un énième message, j'ai vu rouge, confirme Emilie. Je lui ai dit qu'elle ne pouvait pas venir chez moi, sans me justifier. Je n'ai pas envie de me brouiller avec elle, mais si c'est le prix à payer pour me retrouver, j'en assume les conséquences."
La plaie est parfois trop profonde et la rupture, inéluctable. Clara a fini par couper les ponts avec Anna il y a six mois. Elle en souffre encore et rêve souvent d'elle la nuit. Laconique, elle confie : "C'est comme une histoire d'amour. Quand on n'arrive plus à s'aimer correctement, mieux vaut se quitter."
S'il arrive que les chemins de vie dévient complètement, il se peut aussi qu'ils s'écartent juste assez pour permettre à chacun de retrouver son espace. Depuis son texto, Emilie n'a pas eu de nouvelles de Sarah. Elle ne s'inquiète pas outre mesure. "Elle est sûrement vexée, mais je ne crois pas que cela soit la fin de notre amitié. Je suis sûre qu'elle va comprendre qu'un peu de répit nous fera du bien à toutes les deux." Une pause salutaire avant de repartir sur des bases saines.
