Où êtes-vous en ce moment ?
Armel Le Cléach : Chez moi, à Fouesnant (dans le Finistère), avec ma femme et mes deux enfants. Je ne vis pas au rythme du vent et des marées mais du travail scolaire, assez dense, des classes de CM1 et 5e.
Quels projets aviez-vous, qui demeurent en suspens ?
En ce moment, je devrais préparer la transat AG2R avec mon co-équipier Erwan Le Roux. C'est une course monocoque qui dure trois semaines environ, au départ de Concarneau vers les Antilles. Une traversée que j'aime beaucoup et que j'ai déjà remportée deux fois. Avec mon équipe (le Team Banque Populaire), je passais également du temps à Lorient (56), en plein suivi de la construction d'un nouveau bateau, le Maxi Banque Populaire XI. Il s'agit d'un Ultim, l'un de ces grands trimarans capables de voler au-dessus de l'eau. L'impression pour un navigateur est extraordinaire, on a la sensation de surfer, de planer.
Qu'est-ce qui vous manque le plus en ce moment ?
D'être sur l'eau ! D'autant que mars-avril est toujours une récompense pour les navigateurs qui vivent les conditions difficiles de l'hiver avec, en tête, la promesse du printemps : une température plus douce, des jours plus longs. Plus généralement, c'est le plaisir de naviguer qui me manque, le sentiment de liberté. On est son propre maître, on choisit sa route, la façon de mettre les voiles. Après 20 ans, ce bonheur-là est intact.
LIRE AUSSI >>
Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans la période que nous vivons ?
Je suis heureusement surpris du civisme des Français, qui globalement respectent les consignes. Ce n'était pas gagné !
"Quand on veut gravir une montagne, on ne doit jamais regarder le sommet !"

Armel Le Cléach à bord du Monocoque Banque Populaire X
© / - (c) J. Lecaudey/BPCE
Et quels conseils auriez-vous envie de nous donner, vous qui avez l'expérience du confinement sur un bateau ?
Ce confinement est très différent de celui des navigateurs qui le choisissent, mais il y a des parallèles. La gestion de l'équipage, les règles à respecter pour que tout le monde puisse tenir, surtout si la course s'annonce longue. Comme sur un bateau, la discipline est essentielle pour éviter les tensions : participer aux différentes tâches, respecter les moments d'intimité de chacun... Nous vivons aussi une certaine incertitude quant à la fin du voyage, même si la date du 11 mai a été évoquée. Pour apprivoiser cela, il ne faut pas imaginer le chemin à parcourir. Au contraire, penser au jour le jour, se donner des objectifs, se concocter un programme. Quand on veut gravir une montagne, on ne doit jamais regarder le sommet !
Qu'est-ce qui vous réjouit le plus ? Et vous agace le plus ?
Je suis très heureux de me retrouver en famille et de passer beaucoup de temps avec mes enfants. Je profite de cette occasion unique pour échanger, discuter. Je me rends compte qu'ils ont grandi, qu'ils sont plus mûrs, qu'ils comprennent davantage. Par ailleurs, rien ne m'agace, j'ai l'habitude de cette situation et je sais à peu près la gérer.
A quoi rêvez-vous ?
Je rêve de bateaux, mais pas de tempête !
Que (re-)lisez-vous ?
Je n'ai pas encore eu le temps de plonger dans un livre. J'ai besoin d'action physique : je jardine, je bricole, je fais du sport, ce qui est essentiel pour la suite de la saison.
Je pense tout de même relire La Longue Route de Bernard Moitessier que mon père m'a donné avant mon départ pour le Vendée Globe. C'est l'autobiographie extraordinaire d'un navigateur hors pair qui décide de participer, à sa manière, à la Golden Globe, cette grande course autour du monde. Alors qu'on l'attend en vainqueur à l'arrivée, il choisit de changer de cap et de partir vers les îles du Pacifique, simplement parce qu'il est heureux en mer....
Je me nourris beaucoup des témoignages des grands sportifs et je suis très sensible à la façon dont ils vivent ces fameux hauts et bas auxquels nous sommes tous confrontés. J'ai moi-même vécu un accident sur la route du Rhum 2018. Le bateau a cassé au bout de 2 jours, je me suis retrouvé naufragé, j'ai déclenché ma balise de détresse. Heureusement, j'ai été recueilli par un bateau de pêche portugais....
"Je suis un fan absolu du
Quels films, séries ou vidéo sur le Net regardez-vous pendant cette période ?
Je suis un fan absolu du Bureau des légendes et, à l'occasion de la sortie de la cinquième saison, nous avons décidé de tout revoir. C'est parfait pour s'évader, même s'il y a de nombreuses scènes de prison, et de confinement !
Et puis, comme on ne se refait pas, je regarde beaucoup de documentaires autour des courses en bateau, le Vendée Globe surtout. Je revois Gerry Roufs, Christophe Augain... Leur image sur l'océan, en pleine tempête. On sent dans leur regard toute la tension, la difficulté, le sens du défi aussi. Les marins qui ont accompli un tour du monde sans escale font partie d'une sorte de famille. Il y a quelque chose d'essentiel que l'on partage, une expérience commune.
Dans un tout autre registre, j'ai participé via le jeu Virtual Regatta à une course virtuelle qui a réuni 350000 participants. C'était très amusant et l'occasion de beaux échanges avec des passionnés de mer. Et enfin, je fais également partie du mouvement #BougezChezVous organisé par Paris 2024. Des Live Facebook permettent quotidiennement de suivre les conseils d'athlètes, en période de confinement. En cette période, il est essentiel de faire du sport.
Quel(lle) artiste, disque, musique, podcast, mix ... écoutez-vous ou réécoutez-vous ?
Je suis fan des Rolling Stones et je profite d'être à la maison pour réécouter mes vieux vinyls.
Quelle est l'appli dont vous ne pouvez pas vous passer en ce moment ?
Classroom, pour les devoirs à la maison.
Avez-vous un grigri auquel vous raccrocher ?
J'ai une mascotte par course, une peluche que mes enfants m'offrent. Pour le Vendée Globe, ils m'ont donné un pingouin où était écrit la date d'anniversaire de la naissance du personnage. C'était la même que la mienne et ça m'a porté chance !
Quelle est la première chose que vous ferez quand nous sortirons de ce moment de confinement?
Remettre mon bateau à l'eau.
Qu'est-ce que cela vous aura appris ?
Ce que j'ai déjà compris lors de mes courses en solitaire, 90 jours pour la plus longue. Savourer à nouveau les plaisirs quotidiens auxquels on ne pensait plus. Prendre conscience du superflu. Et se rendre compte de ce qui vous est essentiel.
