A la recherche des couleurs oubliées

Sur eBay, un flacon de vernis s'est envolé à 250 dollars il y a quelques mois. Le précieux liquide répondait au doux nom de Starry Starry Night d'Essie, soit un mauve profond à paillettes. Ce n'est pas une exception. La teinte numéro 230 de Clarins, rebaptisée "pipi de licorne" par ses adeptes en raison de ses reflets chatoyants, excède régulièrement les 150 dollars sur le site de vente aux enchères. Leur point commun? Ces couleurs n'existent plus. Une fois leur collection passée, leur production a été arrêtée. Pourtant, elles suscitent encore des émois. Sur la blogosphère, leurs fans se nomment entre elles les lemmings, ces petits rongeurs que rien ne distrait de leur route. C'est dire l'entêtement de ces femmes pour retrouver la bonne teinte. Ces collectionneuses, vous les connaissez: ce sont celles qui amassent les tubes de rouges à lèvres par dizaines au fond d'un tiroir de salle de bains, achetant un énième bâton, parce que sa nuance est plus proche de celle de leur rêve. Ou encore celles qui succombent aux chatoyances flashy d'une palette de fards sur l'étal d'un magasin, sans oser y toucher ensuite: trop belle. Accros à la couleur, nous le sommes toutes: il n'y a qu'à regarder les collections de maquillage!

Quand la couleur "séduit, protège, rassure"

Ces trois dernières années, le succès des vernis à ongles, porté par le nail art, a fait bondir les chiffres du secteur. Les étalages de cosmétiques se font tous plus éclatants, comme des paons pour séduire la cliente. Indéniablement, notre appétit pour la couleur croît et pas seulement au bout de nos doigts. La preuve: le photographe néerlandais Marcel Christ fait exploser des pigments pastel sur ses clichés, symbole d'une tendance forte de l'art contemporain. A Paris, la Color Run, une course où les participants s'aspergent de poudre colorée, a fait carton plein en une journée. Pour le consultant en management de la couleur Philippe Fagot, ce besoin est une tendance de fond. "On assiste à une revalorisation de la sensorialité. En période de crise, on se recentre également sur les fonctions primaires: séduire, se protéger, se rassurer. La couleur permet toutes ces dimensions. Porter de la couleur, c'est exister, envoyer un signal social fort aux autres." La couleur en excès, en flash, en touche, ce n'est pas tout à fait nouveau: on a tous en nous le souvenir d'un mascara bleu canard ou d'un fard à paupières lilas qui a séduit -ou irrité, soyons honnêtes- notre pupille un jour d'été. D'ailleurs, avant même d'être utilisé pour camoufler des petits défauts, le maquillage était une palette. Les Egyptiennes fardaient leurs lèvres de cochenille écrasée et de terre ocre. Au Moyen Age, c'étaient des cristaux dorés que l'on posait sur ses paupières. Les années 1980, avec leurs lèvres mauves ou brunes, les arcades sourcilières bordées de couleurs perroquet, ne sont pas en reste.

Se maquiller: un jeu au quotidien

La popularisation de la couleur -franche, vive, bref, qui se voit- a franchi un cap il y a quinze ans, avec la sortie des ombres Color Focus et des Gloss Juicy Tubes, chez Lancôme, "les premières gammes centrées si fortement autour des teintes vives", explique Mai Hua, color designer. Cette collection anticipait un changement progressif des pratiques des consommatrices : "Aujourd'hui, personne ne suit de rituel, explique Mai. A l'époque, les maisons parlaient toutes de routines, avec des règles auxquelles il ne fallait pas déroger. Depuis cinq ans, le marché a compris que les femmes ont envie de s'amuser et de se transformer chaque jour. On se maquille sans pinceau, à l'instinct et avec légèreté: un rose vif aujourd'hui, un vrai nude demain... Il s'agit d'un mélange de camouflage et de jeu au quotidien." Pour séduire, le marché s'est adapté. Un panorama colorimétrique plus étendu et surtout une offre pléthorique.

La couleur, facteur clé d'innovation

Comme les grandes maisons de couture, les marques sortent une gamme par saison, et multiplient les collections croisières et les éditions limitées. Le secteur de la beauté -minuscule en termes de volume- est l'un des plus porteurs d'innovations sur le marché mondial du pigment. L'arrivée des couleurs nacrées sur les carrosseries de voitures, par exemple, est un simple transfert de technologies issues des cosmétiques. Si l'on n'assiste pas à une révolution technologique, les innovations sont nombreuses. "La lumière est au centre de la recherche", explique Caroline Nègre, directrice de la communication scientifique pour Yves Saint Laurent. "Les fournisseurs sont désormais capables de produire des pigments plus purs, moins opaques. Il y a cinq ans, ils absorbaient la couleur. Dans les vernis à lèvres Rebel Nudes, par exemple, ils ressemblent à des bulles de savon: le coeur transparent est enrobé de trois couches de réflecteurs différents, ce qui multiplie les effets." Leur forme est aussi affûtée: "On crée des pigments plats et fins, qui se positionnent comme un puzzle sur la peau. Ils sont parfaits pour les fonds de teint nouvelle génération." Ces avancées accompagnent et facilitent les propositions créatives, toujours plus séduisantes.

Oser la couleur comme un nouvel accessoire

L'Américaine Marla Belt appartient à cette nouvelle génération de maquilleurs décomplexés. "Les femmes portent tous les jours la couleur comme un accessoire. Elles osent le violet sur les lèvres ou un eye-liner doré, par exemple, explique-t-elle. Du coup, nous pouvons laisser libre cours à notre spontanéité. Certaines barrières sont tombées. Je m'amuse à placer de la couleur sur les oreilles ou les mains, par exemple. Ce sont peut-être les nouveaux territoires de demain?" Lorsque l'on observe Marla au travail, sa formation de peintre est tout de suite perceptible. "Je réfléchis en priorité aux variations de texture et d'intensité. J'aime aussi les traces de pinceau sur la peau, qui remplacent un simple trait d'eye-liner sur une paupière. Je n'estompe pas les dégradés, je préfère la juxtaposition, continue-t-elle. La versatilité des pigments actuels permet de multiplier les effets: on applique une couche transparente, puis on peut continuer à imaginer d'autres couleurs au-dessus. C'est une vraie nouveauté." Cette maquilleuse aimerait désormais découvrir un pigment qui imiterait les reflets d'une paire de lunettes de soleil. Elle rêve surtout de celui qui fera irradier la peau, comme si la lumière venait de l'intérieur de soi. Une prouesse scientifique, certes, mais beaucoup de poésie.