Les deux Anglaises et le
Choisir entre les 13 films de François Truffaut présents sur la plateforme, c'est un peu comme mettre en compétition les membres de sa famille : absurde, odieux, pour ne pas dire impossible. Pourquoi Les deux Anglaises et le Continent, ce triangle amoureux pessimiste entre un dandy français et deux soeurs anglaises ? Parce que Truffaut le considérait comme son chef d'oeuvre, parce que ce fut un douloureux échec public et critique à sa sortie, parce que Jean-Pierre Léaud s'y réinvente. Et pour la voix off de l'auteur (par excellence), si familière et fascinante, qui dit parfois tout haut ce qui se pense tout bas.
Trois souvenirs de ma jeunesse
Fils spirituel de François Truffaut, Arnaud Desplechin a une réputation d'auteur difficile, littéraire, pas très marrant. Pourtant, son cinéma n'a pas son pareil pour faire battre le coeur. Prequel tardif de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), Trois souvenirs de ma jeunesse retrouve Paul Dédalus, son alter ego, pour une plongée romanesque dans son passé à Roubaix. Un film de réenchantement intime, si intense et fluide, c'est-à-dire "accessible", que Desplechin empocha le César du meilleur réalisateur à sa sortie en 2015. De quoi pulvériser quelques éventuelles idées préconçues.
Belles familles
Jean-Paul Rappeneau, l'un des rares cinéastes français à cocher les cases "auteur" et "populaire", est aussi connu pour être un coureur de fond : huit longs métrages en plus de cinquante ans de carrière. C'est dire si chacun est un précieux sésame. Avec Belles Familles en 2015, le réalisateur de 83 ans montrait qu'il était toujours aussi alerte qu'à ses débuts (La Vie de château, 1966), transformant une trame poussiéreuse bien de chez nous - retrouvailles, souvenirs et disputes dans une famille de province - en comédie chorale voltigeante, mélancolique, atemporelle. Servie par des acteurs (Amalric, Vacht, Viard) au pic de leur forme.
L.627
Seul film de Bertrand Tavernier disponible sur Netflix, L. 627 constitue une solide porte d'entrée dans l'oeuvre éclectique et foisonnante du Lyonnais. Conçu comme un anti-film policier, il suit le quotidien de la brigade des stups de Paris, avec un souci constant de précision documentaire (Tavernier l'a co-écrit avec un ancien policier). Pour les course-poursuites effrénées, on repassera. Mais pour la peinture des rapports de force et la sociologie du trafic, difficile de faire plus pertinent pour l'époque. À sa sortie en 92, le film déclencha la polémique avec sa critique appuyée, "militante", de la bureaucratie policière. Depuis, rien ne va mieux.
Venus noire
Vous avez déjà profité de votre abonnement pour voir et revoir La Vie d'Adèle, Palme d'or 2013 qui a changé Kechiche, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos en stars mondiales. Maintenant que vous avez le coeur accroché, rattrapez Vénus Noire, celui d'avant. Sans doute le plus mal aimable et malaisant d'une filmographie peu portée sur la gaudriole. À travers l'histoire de la Vénus hottentote, femme sud-africaine exposée telle un monstre de foire à Londres au début du 19e siècle, c'est notre regard à tous qui est malmené. Fétichisme, pornographie, débris coloniaux : ça fait mal, mais qu'est-ce que c'est beau.
Delicatessen
Depuis le temps que Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain l'a positionné en expert, parfois (auto)caricatural, du feelgood movie qualité française, on en a presque oublié que Jean-Pierre Jeunet n'allait autrefois jamais sans son double maléfique, Marc Caro. Confrontant des marginaux de tous poils dans un immeuble géré par un affreux boucher, au milieu d'un no man's land incertain, Delicatessen est un grand ride d'humour noir, aussi excessif dans sa mise en scène et en images (angles délirants, photographie rougeoyante) que sentimental sur le fond - il s'agit réellement d'une love story. Culte, comme on dit.
Ernest et Célestine
Non, il n'y a pas que Miyazaki sur Netflix pour donner de quoi rêver et réfléchir à vos têtes blondes. César du meilleur film d'animation en 2013, Ernest et Célestine est un petit bijou comme seuls nos artisans - ou ceux de la Belgique voisine - savent en concevoir. Inspiré de la série de livres jeunesse signée Gabrielle Vincent, scénarisé par Daniel Pennac et réalisé par un trio chevronné (dont Patar et Aubier, créateurs du surréaliste Panique au village), ce film est un enchantement de chaque instant, sur le fil entre joliesse pastel et subversion heureuse. Les petits aussi ont droit au grand cinéma.
Mon Oncle d'Amérique
A l'inverse de François Truffaut, et à l'instar de Bertrand Tavernier (voir plus haut), Alain Resnais n'est représenté sur Netflix que par une seule de ses oeuvres. Le choix est donc rapide. En attendant l'indépassable Providence, et tant d'autres, revoir Mon Oncle d'Amérique relève d'une expérience singulière : comme si un cousin (d'Amérique ?) avait soudain exhumé et numérisé pour vous un film de famille, celle du cinéma "à thèse" des années 70. On y retrouve Gérard Depardieu en cadre provincial sadisé par son patron (Pierre Arditi) et Roger Pierre en haut fonctionnaire parisien tiraillé entre sa carrière, sa femme et sa maîtresse (Nicole Garcia). Resnais les filme - littéralement - comme des rats de laboratoire, auscultés par le scientifique Henri Laborit (dans son propre rôle). Un passionnant film d'époque sur ce qu'on n'appelait pas encore le "burn out" personnel et professionnel.
Divines
C'est le film à conseiller à tous ceux qui sont restés un peu sceptiques face à l'engouement quasi unanime autour des Misérables, de Ladj Ly. Autant le César du Meilleur film 2020 nous avait semblé un peu calculateur dans sa quête forcenée d'un 1er prix au concours général de "Poésie sociale", autant Divines nous a laissé le souvenir intact d'une puissante sincérité. Dans cette histoire d'éducation sentimentale au coeur de la cité, Dounia (Oulaya Amamra, bluffante) affronte des désirs contradictoires : un appât du gain assumé - son mantra est "Money, money, money..." - et une recherche d'émotions plus profondes. Sa rencontre avec un jeune danseur fait tout basculer... Final époustouflant et Caméra d'or 2016 amplement justifiée.
Love
Dans la filmographie stroboscopique et controversée de Gaspar Noé, Love est un peu passé sous les radars. A tort. En habitué des transgressions formelles, l'auteur d'Irréversible met en scène un triangle amoureux dans des jeux sexuels filmés de manière non simulée. Ce trio torride s'aime, s'accouple, se déchire intensément. Il est composé de Murphy (Karl Glusman), un étudiant en cinéma, sa compagne Electra (Aomi Muyock, vue dans l'expérimental Jessica Forever) et de leur jeune voisine Omi (Klara Kristin). Love est-il un "film porno d'auteur" ou "film d'auteur porno" ? Vous avez 2h14 !
